Dieppe 42

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Au printemps de 1942, Staline, dont l' Armée contient depuis plus d' un an, au prix d' énormes pertes en hommes et en matériel, l' offensive des meilleures troupes allemandes contre l' URSS, fait appel aux Anglo-Saxons pour qu' ils ouvrent un front à l' ouest, susceptible d' alléger la résistance soviétique au bord de la Volga.

Si les Américains, qui n' ont encore que la pointe des pieds dans la guerre, se déclarent devant Molotov, ministre moscovite des Affaires étrangères, favorables sur le principe, Churchill et Montgomery se montrent plus réservés: le premier parce qu' il souhaite une contre-attaque en Afrique du nord ou dans les Balkans plutôt que sur les côtes françaises, le second parce qu' il juge une opération de grande envergure en Europe militairement prématurée et la constitution d' une sorte de tête de pont -Dieppe en l' occurrence- qu' on élargirait progressivement, une vue de l' esprit

Cependant Lord Mounbatten, chef des Forces combinées et proche de la famille royale (il est l' oncle du prince Philip), s' entend avec le président Roosevelt pour arracher la décision d' une intervention rapprochée. Montgomery est neutralisé par son envoi en Egypte avec mission de stopper Rommel et l' Afrika Korps dans le déser libyen. Churchill s' incline. Est ainsi élaboré le projet Rutter, engageant au premier plan des unités terrestres canadiennes qui n' ont jamais combattu.

Prévu pour le 8 juillet, Rutter est annulé au dernier moment en raison de l' état de la mer et des exécrables conditions atmosphériques. Mais Mounbatten ne renonce pas : il reporte le débarquement au 19 août, sous le nom cette fois de "Jubilee". Les Allemands, qui n' ont pas tardé à avoir vent de tous ces préparatifs, s' organisent en conséquence. Ils étoffent leurs effectifs (la 302ème Division d' infanterie, avec en appui une Division blindée stationnée à Amiens et une Brigade SS cantonnée à Vernon), et renforcent les capacités de leurs fortifications.

L' assaut terrestre demeure confié aux Canadiens qu' on n' a pas pour autant associé au plan d' ensemble de l' opération, notamment dans sa dimension aero-navale. Le jour venu, à cinq heures du matin, 6.000 hommes s' élancent sur un front de plages de vingt kilomètres autour du port de Dieppe où ils sont attendus de pied ferme.1 255 d' entre eux sont tués d' emblée dont nombre de francophones du régiment de fusiliers "Mont Royal", 3300 blessés ou faits prisonniers. Des sous-marins allemands, soudain surgis parmi les péniches de débarquement, font carton plein. Quelques maigres éléments canadiens, ayant franchi le tir croisé des batteries installées dans les niches des falaises voisines, parviennent à s' infiltrer. On se bat au corps à corps dans le Casino et des rues proches du port, coupées d' épais réseaux de barbelés. Nulle part les Allemands ne plient.

En moins de quatre heurs, l' échec est consommé. Préparation insuffisante, évaluation erronée des forces adverses, ignorance des renseignements dont disposait l' ennemi, manque de coordination durant l' action entre l' état-major resté en mer et les troupes au sol, choix inapproprié des sites de débarquement, l' assaillant a tout faux. Tous les chars sont détruits, jonchant la plage, 98 avions sont tombés sous les coups de la FLAQ, la défense anti -aérienne, 30 péniches ont sombré, rendant le réembarquement des survivants, en fin de matinée, encore plus dramatique. 40 Dieppois sont morts, 600 Allemands ont été tués ou blessés.

Radio Paris présente naturellement les choses comme le sacrifice délibéré, après Dunkerque et Mers el Kébir de fâcheuse mémoire, de Français et Francophones réduits à l' éternel rôle de chair à canon.(1) Mais ce qu' on retient d' abord de ce couac sanglant est que, même habillé par la suite en simple test destiné, selon les Alliés, à sonder les moyens défensifs de la Wehrmacht, l' exécution n' a jamais été à la hauteur de l' intention, a fortiori du voeu initial de création d'un deuxième Front pour le bien des Soviétiques et la plus grande gloire de Lord Mounbatten, finalement assassiné en 1979 par un militant de l' I.R.A.

(1)Lire à ce propos "L' histoire inédite des militaires canadiens-français durant la seconde guerre mondiale" de Pierre Vennat (éditions du Méridien, Montréal,1994).

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