Vent debout

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Evoquant dans ses "Mémoires" le banquier britannique John Law, Ecossais promu Contrôleur général des Finances du Régent, Philippe d' Orléans, le moraliste Louis de Saint-Simon écrivait: " Law raisonnait comme un Anglais, et ignorait combien est contraire au commerce et à ces sortes d' établissements (les banques), la légèreté de la nature (française), son inexpérience, l' avidité de s' enrichir tout d' un coup, les inconvénients d' un gouvernement despotique, qui met la main sur tout, qui n' a que peu ou point de suite et où ce que fait un ministre est toujours détruit ou changé par son successeur."

Le "french bashing" (voir notre article du 28/09/2012) auquel les Anglo-Saxons se livrent sans se lasser sur les "grenouilles papistes", montre que depuis 1723 notre réputation de légèreté n' a guère varié. La hâte et les facilités des condamnations anglaises ne sauraient s' embarrasser de considérations psycho-culturelles. Reste qu' à l' origine, les Français constituaient un peuple de laborieux laboureurs et d' artisans habiles, attachés à leurs terroirs, dont les descendants se sont inscrits à Pôle Emploi. Pas de banquiers non juifs, peu d' esprit "industriel", ce n' était pas leur truc. Aussi n' ont-ils jamais comblé le retard, pris au 19ème siècle, sur les Anglais, puis les Allemands. C'est également pourquoi ils ont gagné plus de prix Nobel de Littérature que d' Economie.

Au pays de Descartes, c' est là un paradoxe, les choses apparaissent difficilement ajustées aux critères d' efficacité et de simplification qu' implique l' ordre rationnel : aussi bien quant à l' usage fluctuant de l' argent public, qu' à l' étrange multiplication des cloisonnements bureaucratiques, au maigrichon souci de l' intérêt général, au goût immodéré de la paperasse, des colloques ésotériques, des comités fantomatiques, des copinages commémoratifs, des Rapports sans utilisateur, ou encore qu' à la manie latine de recaser les perdants, de pistonner les proches, de complaire aux lèche-bottes.

Le résultat est une société en relatif décalé, où l' on ne se console pas des savoir-faire abandonnés, dont les diplomates se drapent dans une vision anachronique du prestige, les enseignants s' accrochent à des méthodes pédagogiques périmées, les psy bloquent sur des nostalgies soixante huitardes et les représentants syndicaux, de moins en moins représentatifs, sur une image obsolète du salariat, bref où la réforme n' est pas le changement mais la garantie de la continuité.

Je ne sais si tout cela additionné suffit à expliquer le peu de satisfactions, hormis l' épuisante victoire de 1918, enregistrées par nos gouvernants depuis Waterloo : défaites militaires, de Sedan à Dien Bien Phu, et politiques ( ainsi, la décolonisation puis l' intégration des étrangers ), ou convulsions sociales, comme les "Trois Glorieuse"(1830), l' Insurrection ouvrière de 1848 et la Commune social-patriotique de 1871. Déceptions, longtemps masquées par la domination démographique et la référence révolutionnaire, qui se sont conclues par des alternances de régime : chronologiquement, la Restauration, la Monarchie de Juillet, la Seconde République, le Second Empire, la Troisième République, l' Etat Français (Vichy), les Quatrième puis Cinquième Républiques. Une instabilité suggérant que la France, phare des indépendances nationales du XIXème siècle, n' a finalement jamais trouvé ses marques dans la dynamique capitaliste qui, à travers la globalisation, vient de lui a asséner un coup de massue supplémentaire.

Aujourd'hui souffle sur le "cher et vieux pays" et son peuple, auxquels m' attachent encore plus leurs déboires, un "vent debout" les désignant comme maillons faibles d'un Système que ses adversaires réfléchis et ses fossoyeurs inconscients s' activent à terrasser. A qui échappe la nécessité d' une "mise à jour" urgente et générale? Déficits et chômage records, amateurisme et déchéance morale du monde politique, impression d' impuissance du pouvoir, suradministration souvent redondante et gaspilleuse, inflation réglementaire sans suivi, progression accélérée mais logique du national-populisme, projet de découpage régional baroque, politiquement irresponsable, culturellement ignare, harcelantes menaces terroristes, alignement sur Washington et ses plus inconditionnels protégés , perte d' influence et de fiabilité en Europe, provocations ou désordres intérieurs (Calais, Notre Dame des Landes, drones se baladant sur les sites nucléaires, groupes de casseurs ambulants), hésitations et reculs ministériels (écotaxe, barrage de Sivens), investissements mal ficelés, fiscalité paralysante, atouts gâchés en dépit d' un modèle social enviable, lui-même accusé d' encourager l'assistanat et la fraude, les clignotants sont au rouge. Cependant , des charters de milliardaires continuent, de Chanel en Vuitton, de déverser à Roissy les consommateurs d un luxe qui , dans cette atmosphère de fin de règne, donne une image renversée de la réalité.

La réalité? des cadres et classes moyennes appauvries et démotivées, des classes populaires abandonnées au chacun pour soi, des jeunes qui s' exilent, comment repousser alors le sentiment rampant de la fragilisation d' une Nation pourtant gâtée par la nature, construite patiemment, pièce après pièce, par consensus et sacrifices, comme toute Patrie ? Ah, taisez-vous donc un peu, Cassandre!

Eh non, la bicoque institutionnelle est bien en train de s' effondrer sur la Gaule, ex Grand Pays de deux mille ans d' Histoire ! Sixième République, ou autre chose?

Publié dans histoire

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