La fin discrète de l' anticolonialisme de papa

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La décolonisation a mobilisé plus de trente ans de ma vie. Elle m' a certes valu des embûches mais aussi le privilège de rencontrer des hommes et des femmes d' exception, noms perdus comme ceux de Pierre Stibbe, Jean Rous, Claude Gérard, et de pouvoir aider, autant que j' ai pu, des responsables de "peuples dominés" : Bourguiba, alors mis en résidence surveillée à Chantilly, Messali Hadj, reclus à Gouvieux, le président Senghor à Dakar. Cela demeure pour moi un sujet de fierté.

Aujourd'hui, les passions de ce temps sont retombées. Sans doute la décolonisation n' est-elle pas achevée (voir les Collectivités d' outre-mer et la Palestine), mais le problème semble "résiduel" (sauf aux intéressés, naturellement). La violence djihadiste occulte les réalités impérialistes, en leur servant d' alibi. L' anticolonialisme, qui au demeurant n' a jamais fait spécialement recette parmi les Français, était un composant majeur du combat à gauche jusqu' au bout des années 70 ( luttes de libération nationale, abolition de l' apartheid, défense des Droits aux US.A) . Entré discrètement dans l ' Histoire, il véhicule maintenant une sorte d' archaïsme inoffensif ou nostalgique qui invite plutôt à la clémence.

Plusieurs raisons expliquent cette évolution, s' ajoutant au mouvement de balancier propre à la vie politique et, dans le cas de la France, qui a possédé le second Empire colonial du monde, à une perte évidente d' actualité :

- d' abord,probablement, les nombreuse déceptions engendrées, du point de vue démocratique occidental, par les Indépendances. La désillusion n' a pas eu partout la même cause : effet corrupteur du néo-colonialisme ici, égoïsme des bourgeoisies nationales là, fanatisme religieux et anti-occidental ailleurs

- un anticolonialisme idéalisé qui était étranger aux colonisés eux-mêmes, et construit sur des schèmes intellectuels, idéologiques, éthiques, culturels préétablis, donc souvent erronés dans les faits. L' altruiste démarche qui avait conduit certains au devoir de "rachat", sorte de "baiser au lépreux", et d' autres à l' affirmation de la solidarité de classe, n' était pas "respectée".

- l' indifférence des jeunes Européens, qui estiment désormais suffisant de désavouer le passé colonialiste et raciste de leurs prédécesseurs, et se tournent davantage vers le problème du réchauffement climatique menaçant la totalité de l' humanité

- l' effondrement du parti communiste qui était l' unique Organisation française à soutenir massivement, depuis sa création en 1921, les mouvements et militants coloniaux, et l' a payé de son sang (Iveton fusillé, Audin assassiné, Laban, Maillot, Caballero morts les armes à la main), et d' innombrables emprisonnements, révocations, poursuites judiciaires, saisies de journaux, sanctions pécuniaires ou autres brimades

- la disparition progressive des grandes figures de l' anticolonialisme : Sartre, Guérin, Charles-André Julien, Germaine Tillion, Fanon, Vidal-Naquet, Césaire, etc.

- le souvenir négatif qu' a gardé le Pays des guerres de décolonisation : défaite dans la lointaine Indochine d' un Corps Expéditionnaire sacrifié, conflit d' Algérie qui a impliqué toute une génération pour un abandon final ayant laissé à l' Armée l' amère conviction d' avoir été "trahie" par Paris, et non vaincue sur le terrain

-la rancoeur tenace des centaines de milliers de familles, contraintes de quitter une terre où elles étaient implantées depuis des générations

- enfin les difficultés de co-existence nées de la forte immigration d' anciens colonisés imposant le communautarisme, voire, à la seconde génération, exhalant la haine de leur pays d' accueil

Cette accumulation a mis un terme à la saga de l' anticolonialisme de papa. Elle n' a pas étouffé pour autant la poursuite du combat anti-impérialiste sous d' autres formes : l' altermondialisme dénonçant une financiarisation entière de la planète, ou l' exaspération identitaire dont le djihadisme, s' abritant derrière des justifications religieuses, est en partie une manifestation désespérée

Publié dans histoire

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Ligot 30/12/2014 15:38

J'aime "une sorte de baiser au lépreux"...
Elizabeth

costa janine 13/11/2014 17:14

peine perdue hélas les temps changent malheureusement amitiée janine