L' autre Sénégal

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le Sénégal "senghorien" (1960-80) achève de disparaître. Les idées et la politique qu' avait inspiré le "premier agrégé africain" ( de grammaire, pour être précis) sont aujourd'hui emportées par la mondialisation de l' économie et la marée du numérique.

Senghor était profondément patriote. C' est l' amour du pays qui l' a fait, comme il l' a dit, " tomber en politique", alors qu' il envisageait personnellement un tout autre avenir. Il a accueilli l' indépendance comme un impératif d' engagement envers la patrie, après trois siècles de domination coloniale, puis présidé les vingt premières années de son existence.

Les Missions catholiques, le Quartier latin, le Palais Bourbon ont été ses écoles. Sans jamais le déraciner. Plébiscité par son peuple, il a été contesté hors frontière : par les Anglophones, qui se gaussaient des thèses de la Négritude, par les Communistes qui l' accusaient de néo-colonialisme, par les économistes européens qui critiquaient son " idéalisme".

Inlassablement, lui continuait de prôner une " Civilisation de l' Universel" , répondant à ses détracteurs qu' un enracinement s' ouvrant ensuite sur le métissage des cultures était précisément l' antidote du néo-colonialisme. Le débat a été âpre avec cet adepte de " l' Accord conciliant" qui ambitionnait originellement d' être un chantre de l' Afrique-mère et d' enseigner la linguistique.

Senghor est mort en 2001, et avec lui le projet de créer une "Grèce noire" qu' il avait esquissé en compagnie de Césaire et de Malraux lors du " Festival des Arts nègres" de 1966 à Dakar. A l' abri des tropismes poétiques, apparaît un autre Sénégal, dans un continent qui amorce un prodigieux développement. L' Afrique aura doublé de population d' ici 15 ans. Une génération d' entrepreneurs émerge déjà, comme en Chine, en Inde ou au Brésil. Peu vraisemblable que l' humanisme senghorien en sorte alors indemne.

Nombre d' indices laissent au contraire penser que le pays, tournant le dos à "la voie africaine du socialisme" tracée en d' autres temps par "le père de la Nation", est à son tour gagné par un capitalisme sauvage où la dérégulation tous azimuts, les investissements à court terme, la spéculation financière, sont la seule loi.

L' argent circule dans la presqu' ile du Cap Vert. Les Chinois achètent le sol. Les Multinationales sont installées en Afrique de l' ouest, à l' affût. Les trafics (avec la drogue d' Amérique latine, notamment) se multiplient. Hôtels de luxe, boîtes, voitures, commerces, témoignent de la richesse neuve des oligarques locaux, dont d' ailleurs ne profite en rien le peuple des brousses et des bidonvilles. Les institutions culturelles ( musées, lieux historiques et artistiques) sont pour la plupart en déshérence.
A "Joal l' ombreuse", ville natale de l' auteur d' "Ethiopiques", et sur les plages voisines de la Petite Côte, la musique disco des clubs de vacances retentit tard dans la nuit. Elle a poussé vers la remise les carrioles qui menaient aux greniers à mil de Fadiouth. Le Sénégal est en voie de constituer un partenaire "fiable".

Publié dans société

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