L' Age de la Fête

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Quand, en 1944, les soldats américains sont arrivés à Paris, ils ont importé des auteurs comme Steinbeck, Caldwell et Hemingway, et le jazz, "musique de nègres" interdite sous l' occupation. Ces Américains n' avaient rien à voir avec les businessmen et les stars qui ont empli les hôtels de luxe après la bataille. Non, c' était de simples G.I's du Michigan, du New Jersey et de Pennsylvanie.

La salle de l' Olympia était leur domaine. Ils s' y entassaient pour écouter les orchestres de Glenn Miller et de Tommy Dorsey dans une tempêtes de sifflets et de hourrahs sans grand rapport avec l' ordre régnant peu avant avec les concerts wagnériens de la salle Pleyel, destinés aux officiers de la Wehrmacht..

Deux ans plus tard, le jour où j' ai rallié le Quartier latin, après le bac, la vogue du jazz battait encore son plein. Je n' ai pas tardé à obtenir une adresse branchée : " Le Caveau des Lorientais". Il s' agissait d' une cave exigüe et surpeuplée de l' "Hôtel des Carmes", sur la montagne Sainte Geneviève. L' animateur vedette en était un étudiant en médecine (qui deviendra musicien professionnel), clarinettiste inspiré par Jelly Roll Morton et King Oliver, n' hésitant jamais à lancer sa formation dans des improvisations collectives : Claude Luter . A côté de lui, un géant décontracté, "Mowgli" (en réalité Maurice) Jospin, frère ainé du futur homme politique. Tromboniste flegmatique, Mowgli a longtemps joué dans l' orchestre de Sidney Bechet, avec mon camarade de lycée André Reweliotty, mort dans un accident de voiture en 1962..

Le lieu était bien fréquenté : Queneau, Sartre, Vian, ne dédaignaient pas d' y venir, mais le "Lorientais" fut fermé dès 1948 pour "raisons de sécurité", à vrai dire justifiées, faute

de toute possibilité d' évacuation en cas d'incendie.. Tout le monde émigra au "Tabou", où, je suis plus rarement allé. En revanche, j' étais assidu à la "Rose rouge", installée dans le sous-sol d'une brasserie rue de Rennes quand "Nico" (Papatakis) en a pris la direction .Entre 1948 et 53, les 8 mètres carrés de cette scène ont vu défiler tout ce qui se faisait de mieux en matière de "cabaret-théâtre", comme on disait alors : les Frères Jacques chantant Prévert, Hubert Deschamps jouant Queneau , le mime Marceau à ses débuts, les premiers textes de Boris Vian, Yves Robert et la compagnie Grenier-Hussenot dans le Père Ubu de Jarry, et aussi le jeune Mouloudji, et Juliette Gréco ( " Si tu crois, petite, petite, qu' ça va qu' ça, va durer toujours...)

Devenu moi-même marionnettiste-interprète d' Henri Michaux , j' ai hanté d' autres escales de Saint-Germain comme la librairie-galerie "Palmes", celles d' Adrienne Monnier et de Sylvia Beach, l' éditrice de Joyce, rue de l' Odéon, la Maison des Lettres, rue Férou, le club Saint-Benoit . C' était une vie étoilée, scandée par des haltes fréquentes à la "Rhumerie martiniquaise", et où la Sorbonne ne disposait que d' un rôle secondaire en dépit de mes Maîtres prestigieux ( Renouvin, Labrousse, Jankélévitch, Duroselle ). Plusieurs échecs à des certificats de licence et le décès brutal de mon père, m' ont ramené sur terre. Au milieu des années 50, j' étais un sage spectateur des "Trois Baudets", la salle de Canetti où passaient Brassens et Léo Ferré, non parvenus encore au faîte de la gloire, de " L' Ecluse", terrain d' envol de Barbara, du cabaret d' Agnès Capri, cher aux surréalistes, et du " Milord l' Arsouille", avec Francis Claude, Michèle Arnaud et Cora Vaucaire, dont l' obscur pianiste s' appelait Serge Gainsbourg.

Déjà, l' Age de la Fête s' éloignait. Il s' agit d' un court instant entre la fin de l' adolescence et l' entame de l' âge dit adulte. Quand le "Golf- Drouot" s' est créé, au premier étage du Café d' Angleterre (aujourd'hui un Mac Do), j' avais passé trente ans. J' ai pensé au "Lorientais", et suis allé, en voisin de quartier, entendre les "rockers" de "la bande du square de la Trinité" (Dutronc, Mitchell, Halliday). Partout un délire de "yé-yés" surexcités. Je me suis soudain senti déplacé. Hors jeu. Je suis redescendu sur le boulevard des Italiens. La Fête ne repasse pas les plats.

Publié dans culture

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costa janine 14/11/2014 17:41

que de souvenirs de la belle époque , les caves et claude luther et tous les distractions de l'époque la rhumerie au quartier latin ,ce soir sur france o il y a une série qui s"appelle dancing on the edge , le début du jazz en 1933 .bien reçu amitiée à bientot