Tarde ou la revanche du juge

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Gabriel (de) Tarde (la Révolution a privé sa famille de particule, la IIIème République l' a lui a rendue mais l' écrivain ne l'a pas reprise) était, à l' image de La Boétie, natif de Sarlat (1843).

Il a publié des ouvrages de sociologie au moment où Durkheim et le rouleau compresseur universitaire s' accaparaient l' exclusivité de la discipline. Le petit juge de province (sa première fonction), qui deviendra, au Collège de France, titulaire d' une chaire de "philosophie moderne" (terme imposé mais selon lui inapproprié), n' a pas pesé lourd. Calomnié, incompris, vite classé anti-progrès, on ne l' a plus lu, jusqu' à ce qu une réhabilitation officialisée à la fin des années 60 par des auteurs comme Foucault et Deleuze ou, plus tard, Régis Debray et Wolton, le tire de sa tombe intellectuelle. Qui l' a alors rattaché à Leibniz et qui à Montesquieu, ou lui a concédé une influence sur Freud.

Tarde est aujourd'hui reconnu comme un précurseur de la psychosociologie, mélange des genres durement condamné par le milieu scientifico-académique de son époque. "Philosophe sans avoir cherché à l' être", disait Bergson.

L' essentiel de la théorie sociologique de Tarde réside dans trois ouvrages ( mais il en a écrit bien plus) publiés entre 1890 et 1901 : "La loi de l' imitation", "Monaldologie et sociologie", et surtout "L' Opinion et la foule", réédité en 2006. Selon lui, pour expliquer les mouvements de masse, tout part de processus "d' imitation", reflet de nos semblables sur chacun de nous, et "d' invention". Le premier est issu de "croyances" (mythes,rites, etc.), le second des "désirs" prolongeant des croyances. Ainsi les psychologies individuelles s' insèrent-elles sans heurt dans la texture de la société (" adaptation").

Pour autant, Tarde considère la dynamique de foule comme un phénomène psychologique difficilement contrôlable. Le comportement des éléments qui la composent tend en effet vers une unanimité passionnelle : " groupes de l' instant", qui anticipent ce qui deviendra la formation de "publics".

Par sa démarche anticonformiste, Tarde incarnait ce que la "doxa" durkheimienne ne pouvait supporter :

- un penseur et chercheur hors sérail, osant s' aventurer sur le territoire réservé des Sciences sociales

- le procureur d' un industrialisme abstrait, d' un scientisme sublimé et d' un économisme étroit, le tout débouchant sur une technocratie déshumanisée

- un futurologue annonçant la transformation des masses en publics forgeant une "opinion".

Le recul de l' influence durkheimienne a été la revanche posthume du Périgourdin bafoué : humaniste à la mode de Montaigne (politiquement il se disait "républicain" et "démocrate" sans plus de précision), solitaire, prémonitoire, Tarde s' est appliqué à démonter avant l' heure les mécanismes d' où devaient surgir, malgré ses avertissements, " des fous guidant des somnambules ".

P.S- Le fils de Gabriel Tarde, Alfred de Tarde (avec particule retrouvée), a été un journaliste monarchiste, proche de Maurras.

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