Mutation

Publié le par Jean-Pierre Biondi

On vient de divulguer le tracé du Tour de France 2015. Il partira d' Utrecht (Pays-Bas). Europe oblige.

Je suis spectateur depuis ma prime enfance. J' épinglais au mur de ma chambre des portraits d' Antonin Magne,Vietto, Lapébie, Bartali, vedettes oubliées. J' écoutais religieusement Georges Briquet, prince des radioreporters de son époque. Les mêmes trois pays se disputaient chaque année la victoire : France, Belgique et Italie. Les sommets des cols n' étaient pas tous goudronnés. Les étapes n' en finissaient plus. Il y avait peu de voitures suiveuses, et l' oreillette, bien sûr, n' existait pas : des coureurs retardés, perdus en montagne sans boyau de rechange, arrivaient de nuit, poussant leur vélo devant eux. En 1939, le Belge Sylvère Maës l' a emporté. On rappelait les "réservistes", la guerre éclatait un mois plus tard. Personne n' a fait attention au nom de ce vainqueur, sauf moi peut-être.

J' ai été marqué par la légende de ces années-là. Je songeais à " faire coureur, quand je serais grand". Le Tour n'a recommencé qu' en 1947, gagné par Jean Robic. Si "la caravane commerciale" s' étoffait déjà, la nature de la compétition ne changeait pas, soutenue entre temps par la saison de "piste" où culminaient les "Six Jours", autre fête populaire vouée au sifflard et à "la petite reine". Le foot, tous les sports d' équipe aujourd'hui florissants, venaient loin derrière. Ma foi s' est trouvée un peu écornée par l' extension rapide de la "sponsorisation" et du cyclobusiness . J' étais devenu adulte. Heureux quand même d' avoir transmis le virus à mon fils. Les vélos s' allégeaient, les équipes nationales disparaissaient, les moyennes ne cessaient de monter. J' ai regardé sept ans Armstrong grimper l' Alpe d' Huez et le Tourmalet comme installé sur un vélomoteur. Pas une grimace, une mécanique parfaitement réglée, à la gloire du "team" d' U.S Postal. Puis j' ai vu des gendarmes fouiller les poubelles des "soigneurs", sous l' oeil provisoirement goguenard du "champion" texan.

Le Tour était devenu une Entreprise générant plus de 4.000 emplois, meublant les heures d' attente du passage-éclair des coureurs par'un défilé continu de véhicules publicitaires jetant à la volée prospectus, casquettes, crayons, chewing-gum et préservatifs.

J' ai continué de regarder, de plus en plus captivé par les images filmées d' hélicoptère, châteaux méconnus, cathédrales négligées, abbayes et monastères marginalisés, ruines historiques ressuscitées par les sobres commentaires du journaliste Jean-Paul Olivier. Opportune stimulation touristique où la course n' est qu' un élément dans le grandiose spectacle de la Nature, et le déhanchement acharné de quelques hommes couverts de logos sur des pentes à 12%, un rituel indiscutable. Le Tour avait aussi évolué en moi.

La surmédiatisation aidant, les foules du bord des routes se sont internationalisées. Moins de Français jeunes, et plus de vivats scandinaves, d'encouragements polonais, de soutiens néerlandais, d' enthousiasmes biélorusses, d' applaudissements baltes, d' étendards américains . Les enfants d' immigrés, eux, semblent bouder l 'événement, trop "gaulois" peut-être. Ils ne savent pas que le Tour de France est apatride. Qu' il a fait école. Qu' il existe désormais partout des "Tours" de quelque part, produits de la grande consommation des loisirs. Que l' économie de marché les a tous programmés.

Publié dans société

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MCH 25/10/2014 15:36

Pour ma part, toujours fascinée, en dépit des mutations. Les étapes de montagne s'apparentent à la tragédie grecque avec les archontes, le public et le chœur. Spectacle total.