Carnet de rêves

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Je suis resté depuis ma jeunesse influencé par le surréalisme, et notamment par la période dite des sommeils (1923-25) où s'illustrèrent, entre autres, Desnos, Aragon, Péret, Artaud ou Maxime Alexandre. A mon tour, j' ai tenu un "Carnet de rêves", journal onirique que j' ai bien entendu égaré au cours de mes déménagements. Je regrette sa perte : à mon âge, on ne rêve plus. En tout cas, rien ne me confirme que je rêve encore.

Parallèlement à cet intérêt pour l' ubac de la vie, j' étais féru de piano jazz. De jazz en général sans doute, mais plus particulièrement de grands pianistes tels l' autodidacte Erroll Garner, qui ne savait pas déchiffrer une partition, ou Oscar Peterson, mes préférés. J' ai écouté des heures et des heures leurs 78 tours sur un tourne- disques graillonnant, et déambulais, leurs compositions en tête.

Puis je suis entré dans la "vie active". Je n' ai pas renié l' amour du jazz, ai moins lu les surréalistes, bref vécu autre chose, autrement. On dépasse alors vite la trentaine, avant de mettre résolument le cap sur la suite. C' est vers cette époque que s' est produit l' événement que je vais évoquer. Freud, je crois, aurait classé mon récit parmi "les rêves sensés déconcertants", et les surréalistes auraient pu à ce titre l' accueillir dans leurs anthologies.

J' avais, une nuit, sombré dans un sommeil profond lors qu' a soudain surgi devant moi un indiscutable clavier de piano, avec son alignement de marches claires, coupé de feintes noires. Il s' imposait, écrasant de réalité, tandis que deux mains - les miennes ! - plongeaient vers lui et se mettaient à y courir. Or je n' ai jamais appris le piano. J' observais, stupéfait, mes doigts travaillant avec virtuosité et précision d' une extrémité à l' autre dudit clavier, incarnés en ceux d' Erroll Garner.

Invraisemblable substitution, le phénomène a duré tout le temps de "Misty", morceau réputé fort difficile à reproduire avec les "décalages" que Garner imprimait à sa rythmique. L' émotion était si grande qu' elle a fini par me réveiller, en état de totale sidération. Je venais de vivre un transfert exceptionnel, comme je n' en ai plus connu dans mon existence, consciente ou non.

C' est André Breton qui, une fois encore, et mieux que Freud, m' a fourni une clé de compréhension. Alors que le fondateur de la psychanalyse s' obstinait à contenir les rêves dans d' étroites limites sexuelles, le poète faisait aussi valoir la liberté infinie des représentations mentales, ainsi qu' elles ont trouvé à s' exprimer dans l' écriture automatique ou dans les tableaux d' un Chirico , d' un Ernst, d' un Masson, d' un Tanguy.
J' ai tenté pour ma part d' y réfléchir. Les lignes du "Carnet" perdu que j' ai mémorisées l' attestaient : un essai d reconstitution de l' atmosphère onirique qui a baigné ma "performance" était inconcevable sous peine de compromettre la vérité de la création artistique relayée par mon inconscient.
J' ai été, une fois, Erroll Garner. Je ne recommencerai plus.

P.S. Le prix Nobel de Littérature 2014 vient d' être attribué à Patrick Modiano. Ce blog avait précisément rendu hommage à l' écrivain le 27 juin dernier, dans la chronique "Pourquoi lire Modiano".

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