Trancher les têtes frapper les esprits et dire les choses

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La décapitation est considérée de nos jours comme un acte caractéristique dé barbarie. Malheureusement, le sort tragique d' Hervé Gourdel est loin d' être inédit. La décapitation est une pratique de tous les temps et de tous les pays.

Dans l' Antiquité, Saint-Jean Baptiste et Saint-Paul ont connu cette épreuve. Au Moyen Age, la peine dite capitale (du latin "caput", tête) était réservée aux Nobles, le bûcher et la pendaison relevant de la roture. La Révolution (Code pénal du 6 octobre 1791) a démocratisé tout cela : 17.000 individus ont été guillotinés pendant la Terreur. Châtiment égalitaire, net et sans bavure, même si, depuis, des électro-encéphalographies appliquées aux rats ont montré que, décollées, les têtes pouvaient demeurer conscientes un moment encore.

Les femmes n' ont pas échappé au supplice: des résistantes au nazisme comme Emilienne Mopty et Olga Bancic, par exemple, ont été tuées à la hache dans leurs prisons. Trois pays ont toujours recours à la décapitation : l' Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Qatar, membres de la coalition dirigée par les U.S.A contre Daesh, l' Etat islamique.

La question, que d' ailleurs personne ne pose, est alors la suivante : pourquoi les bourreaux d' Hervé Gourdel et de trois autres otages anglo-saxons (la liste d' attente est encore longue) ont-ils privilégié cette manière d' exécution, la filmant de surcroît avec soin ? parce qu' elle est la marque d'une sanction suprême et méprisante.

Il n' est pas question de justifier ici quoi que ce soit, mais de s' interroger sur les motivations proches ou lointaines, les messages plus ou moins clairs des meurtriers. Partons ainsi du constat que le Temps n' a pas valeur identique dans les sociétés occidentales, ou occidentalisées, et dans celles qui se revendiquent d' un modèle différent. Lié prioritairement à l' économie ("time is money") chez l' Occidental, le Temps, don de Dieu, est une mystique pour les fondamentalistes. La décapitation n' est donc pas à leurs yeux un acte purement ponctuel, soldant la situation une fois pour toutes. Elle revêt le sens d' une punition que, dans l' échelle des condamnations, seule l' Eternité divine est en mesure d' effacer. Deux logiques, deux cultures, deux Histoires, qui co-existent difficilement. La première, fébrile, basée sur l' immédiateté, la seconde, patiente, sur la durée.

Au-delà de la réplique conjoncturelle aux frappes aériennes en Irak, l' assassinat de Gourdel par des intégristes, geste destiné à frapper, lui, les esprits, et à défier le gouvernement français (faut-il s' en étonner quand la France désargentée se hisse au premier rang de chaque conflit armé?) renvoie donc au très ancien et absolu rejet (décapitation ou égorgement) de l' Infidèle. En réalité, depuis les Croisades et a fortiori la période des conquêtes impériales et les guerres de décolonisation, les prêcheurs les plus radicaux du djihad visent une revanche sur le judéo-christianisme, voire la substitution de l' Islam à celui-ci. Objectif qui appelle, dans une affaire supposant pour le moins de multiples étapes, un fort long terme. C' est pourquoi la lutte contre les extrémistes islamistes risque de durer, alternant poussées de violences et moments de répit.

Pour s' en tenir à l' actualité, il convient d' admettre que l' Occident porte une bonne part des responsabilités. George W.Bush, Nétanyaou, et des seconds couteaux comme Blair en Irak et Sarkozy en Libye, à ne citer qu' eux, mériteraient, s'il existait une justice internationale indépendante, de comparaître devant elle comme fauteurs de guerre. Ce que les Américains ont fait de l' Irak, ce que les Israëliens commettent à Gaza et en Cisjordanie sont des crimes contre l' humanité, imbibés de pétrole et empreints de racisme. Les djihadistes qui affluent vers Daesh, incarnant l' Etat vengeur, sont les produits inéluctables de plusieurs décennies de guerre, d' occupation et d' oppression.

L' Ouest n' aime pas entendre cela : mais quand s' est-il- arrêté sur la douleur des mères de millions (au total et en quelques 25 ans) d' enfants écrasés sous leurs maisons, s'enfuyant mitraillés jusque sur les plages et dans les champs, amputés, transbahutés, traumatisés à vie par les bombes "libératrices" de Washington, ou "pacifistes" de Tel Aviv et de leurs affidés ? Doit-on tellement s'indigner du "terrorisme" qu' ils ont eux-mêmes engendré ? Hervé Gourdel est une victime de cette spirale. Et probablement, hélas, pas la dernière.

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