Procès

Publié le par memoire-et-societe

Des parents et des amis m' ont parfois demandé d' écrire mes "souvenirs". Je renâclais dans la mesure où je voyais mal l' intérêt d' un témoignage somme toute secondaire sur l' ensemble des évènements que j' ai pu connaitre.

Toutefois, j' évoque aisément les moments précis qui ont pu faire sens dans ma vie. Ainsi ai-je assisté, à 16 ans, à l' ouverture de deux procès historiques : celui de Philippe Pétain et celui de Pierre Laval, où mon père, à peine rentré de déportation, avait été désigné comme juré parlementaire.
Le " procès Pétain" a débuté par une accablante journée de chaleur en juillet 1945 devant la Haute Cour, au Palais de Justice de Paris. Magistrats, avocats, jurés, journalistes innombrables, gardes et spectateurs s' y pressaient. Quand Pétain est entré par une porte latérale sous le crépitement des flash, le silence s'est fait. L' accusé, en tenue de maréchal, a gagné sa place, face au président Mongibeaux qui lui avait prêté serment sous l' occupation, a posé son képi étoilé, et décliné son identité. Puis il a lu, debout, une déclaration contestant la validité du Tribunal, avant de préciser qu' il ne répondrait à aucune question.

Le procureur général Mornet, qui avait fait fusiller des "poilus" pour "défaitisme" durant la 1ère guerre mondiale et sollicité en 1941 sa participation à la Commission chargée de "dénaturaliser" les juifs, a pris la parole avec véhémence. C' était son travail. Pétain, de marbre, regardait ailleurs. De temps à autre, l' un de ses avocats se penchait pour lui parler à l' oreille. Le vieillard (89 ans) hochait un peu la tête. De la tribune du public, au-dessus du jury, je contemplais l' homme aux cheveux blancs qui concentrait sur lui toutes les passions du Pays. Ce procès, auquel je ne suis plus retourné, ,a duré trois semaines, et s' est conclu par une condamnation à mort commuée en détention à perpétuité. Pétain est décédé à l' ile d' Yeu six ans plus tard.

Laval, homme politique, était aussi loquace que Pétain, le militaire, s' était montré silencieux. Quand son procès s' est ouvert, le 5 octobre de la même année, nous étions à nouveau, ma mère et moi, dans la tribune surplombant la salle aux fenêtres haut perchées, découvrant un morceau de la Sainte Chapelle. Est apparu un individu assez petit, au teint olivâtre, qui s' est assis sur un banc vide. Ses avocats boycottaient la séance pour protester contre une instruction "bâclée" et un accès, selon eux "incomplet", au dossier. Lui était d' abord convaincu qu' il allait sauver sa tête, compte tenu des services rendus aux uns et aux autres.

Mornet et Mongibeaux, dont le zèle se nourrissait de l' espoir d' être promu à la présidence de la Cour de Cassation, sont passés à l' attaque jusqu' au moment où Laval, se dressant soudain et frappant violemment la table, a hurlé : "Mais vous étiez aux ordres de mon gouvernement à cette époque, vous qui me jugez! ". Au fond de la salle un jeune homme, fils d' un ministre de Vichy, Cathala, a applaudi. " Arrêtez immédiatement le perturbateur!" a ordonné Mongibeaux.

La séance s' est achevée dans le brouhaha et la confusion. Le 9, Laval était condamné. Le 15, jour de son exécution, il tentait de s' empoisonner. On lui a fait un lavage d' estomac avant de le fusiller, attaché à sa civière verticale, sur un chemin longeant la prison de Fresnes.

Je n' éprouvais aucune indulgence pour les responsabilités assumées par les deux personnages, mais j' avoue ne pas être sorti de là avec une haute opinion de l' indépendance de la Justice.

Quand mon père est mort d' un accident de voiture en 1950, nous avons reçu à la maison beaucoup de lettres de condoléances que je me chargeais d' ouvrir. Un matin, j' ai tiré d' une enveloppe une photo de Pétain. Au dos, était écrit à l' adresse de ma mère : " Il est crevé, le salaud. Tant mieux! ".

Publié dans histoire

Commenter cet article