Zutisme

Publié le par memoire-et-societe

Les moyens d' expression actuels (photographie, film, video, groupes musicaux) ont bousculé la poésie traditionnelle, sans atténuer pour autant l' attente poétique. Le "transfert" est, somme toute, récent si l' on considère que jusqu' aux années 1960 , la poésie-papier occupait dans la création culturelle une place qu' elle a indéniablement perdue. Le poète du livre était un référent, soit par son poids dans la société (Lamartine, Hugo, Aragon), soit par son pouvoir de contestation (de Nerval, Rimbaud, Genêt). Célébré ou maudit, il investissait la scène littéraire.

Une mutation s' est amorcée avec la perte des racines populaires de la forme classique, ouvrant l' espace à des dires nouveaux, moins hermétiques et égotistes, à des innovations (rap, slam, blog) qui ont réduit la poésie de facture traditionnelle à un élitisme recroquevillé sur quelques publications se nourrissant de la dotation annuelle d' un Conseil régional pour dispenser à des lauréats sans avenir des prix sans écho.

Cet essoufflement contraste avec ce qu' était, il y a quelques décennies encore, le grouillement de courants ou d' Ecoles lançant de tonitruants Manifestes et s' affrontant à coups de brûlots vengeurs. J' en prendrai pour illustration le "zutisme", qui n' a duré qu' onze mois, mais a davantage laissé trace que les onze dernières années de notre vie poétique.

Tout a débuté en 1869 quand un critique théâtral du "Nain jaune", rendant compte d' une pièce de François Coppée, auteur parnassien, a qualifié ses amis venus "faire la claque", de "vilains bonshommes". Les intéressés, s' emparant du qualificatif, ont alors constitué un groupe où se côtoyaient entre autres Charles Cros, Fantin-Latour, Paul Bourget, André Gill, Camille Pelletan, Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé.

Débarquant des Ardennes au lendemain de la Commune, Rimbaud a bientôt accompagné Verlaine aux ripailles des "Vilains bonshommes" jusqu' au jour de mars 1872 où il a grossièrement perturbé la lecture d' un poème du bien oublié Jean Aicard. On en est venu aux mains et Rimbaud n' a pas tardé à se retrouver sur le trottoir, après avoir blessé le photographe Carjat.

L' incident n' était pas l' effet du hasard, mais la conclusion des agissements d' une fraction des " Vilains bonshommes" rassemblée parallèlement dans un "Cercle des poètes zutiques" dont la devise était "zut à tout", et surtout aux laïus, aux subventions et aux lauriers. Les zutistes, au nombre d' une vingtaine, se réunissaient à l' "Hôtel des Etrangers", au Quartier latin. Cros, Rimbaud, Verlaine, Gill en étaient les "meneurs". Les ruines de l' Hôtel de Ville fumaient encore, et les gravas amassés au bas de l' ex colonne Vendôme n' étaient pas déblayés. Or Rimbaud ne cachait pas son admiration pour les Communards que vomissaient les Parnassiens.

Un "Album zutique" a commencé à circuler, parodiant dans l' obscénité Coppée et ses amis. Le procès s' adressait aussi bien à la forme inutilement alambiquée, au ton prétentieux et au vocabulaire artificiellement recherché qu' au fond conformiste et autoritaire de la poésie parnassienne. Le divorce était sans appel, mais le combat cessa faute de combattants. Poursuivis par le fisc, criblés de dettes, les zutistes se sont dispersés en septembre 1872. L' "Album", lui, a fait, un siècle après, l' objet d' une réédition au Mercure de France par les soins de l' érudit Pascal Pia, fondateur à la Libération du journal "Combat".

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