Impasse du Rouet

Publié le par memoire-et-societe

Il y a fort longtemps, un ami peintre, Raymond Charriaud, avec lequel j' avais créé un théâtre de marionnettes intitulé " La Compagnie du Rouet", habitait précisément impasse du Rouet, dans le XIVème arrondissement de Paris. Au coin, une campagnarde " Auberge du Rouet" rappelait que quelques décennies plus tôt la Beauce arrivait jusqu' à la place Denfert-Rochereau. De l' auberge, il fallait, afin de parvenir au but, emprunter une ruelle pavée sur une centaine de mètres, puis traverser le hall d' un immeuble qui la barrait pour déboucher soudain sur un îlot d' ateliers d' artistes, comme il en existait tout autour de Montparnasse.

A gauche, un bâtiment vétuste de deux étages où résidait Charriaud, à droite une enfilade plate de baraques en bois. Dans l' une d' elles travaillait et vivait le graveur Friedlaender. Goothard, dit Johnny, Friedlaender ne gagnait pas d' argent mais possédait déjà un passé qui en faisait la célébrité de ce monde clos.

Elève à Breslau d' Otto Müller, membre du groupe "Die Brücke", il avait connu toute l' avant-garde berlinoise avant de gagner Montparnasse. En 1937, son compatriote Hans Reichel lui avait trouvé refuge dans cette impasse où lui- même logeait. C' était la dèche. Fid, la femme de Friedlaender, faisait de la couture à domicile, lui s' efforçait de placer des dessins dans les journaux.

En septembre 39, il fut incarcéré en tant que ressortissant allemand, puis trimballé dans le Midi de camp d' internement en résidence surveillée. Il était de retour début 45 impasse du Rouet. Le peu qu' il possédait était envolé. Bientôt il eut pour voisin le peintre américain Sam Francis, un ami de Pollock et Rothko, qui l' initia au "dripping", procédé trop arbitraire pour l' artisan rigoureux correspondant à sa nature. C' est peu après que j' ai fréquenté l' impasse. Je passais devant la porte souvent ouverte de Friedlaender qu' on apercevait penché jour et nuit sur ses planches et ses cuivres. Il disait volontiers : " Je ne suis pas un graveur. Je suis un peintre qui grave", hommage à la longue tradition des graveurs allemands.

Cependant sa notoriété grandissait avec la vogue de la seconde Ecole de Paris. Un soir, Christian Zervos, fondateur de "Cahiers d' art", apparut impasse du Rouet. Bissière, Nicolas de Staël, Vieira da Silva, Zao Wou Ki vinrent à leur tour voir son travail qui ne manqua pas d' inspirer leurs tableaux. On se bousculait.

La première exposition importante de Friedlaender, qui mit le hameau en émoi, eut lieu en 1949 à la galerie "La Hune" de Bernard Gheerbrandt. Eluard, le critique Gaton Diehl, Malraux, Kisling, étaient là. L' aisance est le fruit du succès : en 1952, Friedlaender, naturalisé français, déménageait rue Saint-Jacques, puis achetait une maison de campagne. Il n' abandonnait pas l' impasse pour autant, y ouvrant un cours de gravure vite couru.

Pour moi aussi, une page était tournée. La "Compagnie du Rouet" avait déposé le bilan. Friedlaender est mort célèbre et riche dans les années 90. Le voir aujourd'hui coté au niveau de Braque ou de Chagall me renvoie inévitablement au souvenir héroïque de l' Impasse des vaches maigres...

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costa janine 29/07/2014 15:36

j"aime toujours tes textes que je suis attentivement,j'épesre que tu va bien, amitié janine