Pourquoi lire Modiano

Publié le par memoire-et-societe

J' aime les romans de Patrick Modiano. J' ai vécu l' Occupation à Paris de 11 à 15 ans dans les quartiers montmartrois des 9ème et 18ème arrondissements. Mon père était un responsable de Libé-nord. Il a été déporté. Je peux donner un avis sur la période.

De la vertigineuse masse de témoignages, souvenirs, récits, études, films, pièces, chansons et documents divers inspirés par elle, je retiendrais, s' il fallait ne garder qu' un élément, la trilogie que constituent "La Place de l' Etoile" (1968), "La Ronde de nuit" (1969) et "Les Boulevards de ceinture" (1972).

J' ai lu et écouté les propos définitifs de force chroniqueurs faisant autorité et nés après-guerre. J' ai alors compris l' avantage du romancier sur l' historien. L' un parle archives, l' autre parle vrai. La rue de Paris occupé, comme je l' ai connue dans mon coin, ne ressemblait pas aux descriptions "épinalisées" de la présence nazie : les rafles n' y étaient pas incessantes, et la Gestapo ne faisait pas du porte à porte. "Les gens " - oui, les Aryens, évidemment - ne survivaient pas à la défaite dans l' angoisse et la terreur. Sous le métro Barbès, le bon populo reprenait en choeur les chansons d' André Claveau et de Rina Ketty. Le cracheur de feu, square d' Anvers, continuait son boulot devant les potaches de l' ex-lycée Rollin, dont une compilation (cf. B; Matot :" La Guerre des cancres") assure aujourd'hui qu' il fut "au coeur de la Résistance". Ah bon ? j' y ai fait, avant la Libération, ma 5ème et ma 4ème.

Le problème, c' était les tickets d' alimentation , la bouffe de chaque jour, parce que les "doryphores" avaient réquisitionné les patates. Devant le célèbre "Tabarin", rue Victor Massé, on voyait des femmes pendues au bras d' officiers allemands qui leur offraient à dîner dans des restaurants de marché noir : ça, c' était dur. On entendait parfois un chef d' ilot de la "Défense passive" siffler et crier "Lumière!" en direction d' une fenêtre laissant filtrer un rai de clarté. Camouflage, alerte, bombardement, étaient les mots courants.

Je raconte cela, parce que le quotidien n' était ni l' héroïsme des uns ni la veulerie des autres, et que le devoir de mémoire obligatoire finit par ne rien dire. L' Occupation de Paris me ramène à une ambiance étrange, une ville vide aux soirées silencieuses, telle que la dépeint sans insistance Modiano. Autour de Pigalle, de rarissimes bagnoles s' extirpaient des personnages trop élégants pour être honnêtes en ces temps de pénurie. Ils s' engouffraient dans des boites de nuit où régnaient les trafics louches, les poules de luxe et le fric d' origine inconnue.

Hitler haïssait spécialement la France, pays pour lui de "dégénérés négrifiés", qu' il voulait, après l' avoir dépecé, réduire à l' état de grenier à fourrage et de "sex center". L' Occupation était la première étape du programme, et on entrevoyait déjà à quoi on allait aboutir. C' est cela que Modiano restitue et insinue parfaitement. Le reste, c' est du reconstruit, de " l' après-coup".

Publié dans littérature

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costa janine 27/06/2014 10:30

que de souvenirs , j'habiter à la place de la république , rue béranger et je me souviens de moments douloureux , bien que j'avais 7 ans , l'age ou on est un peu insouciant.merci de ce récit amitiée.janine