Levet l' Excentrique

Publié le par memoire-et-societe

Henry Levet était bien né, enfant unique d' un père polytechnicien et député influent, qui s' étonnait un peu de voir son fils, devenu jeune homme, se teindre les cheveux en vert gazon. Il trouvait aussitôt l' explication : "C' est un artiste", disait-il. Levet junior tendait les murs de sa chambre de toile rouge sang et disposait des araignées géantes à l' aplomb de son lit.

En 1894, il a vingt ans, et écrit de ses parents dans "Le Courrier français" qu'ils sont "auvergnats mais honnêtes". Il tient dans le journal une chronique, "Snobisme et strabisme", composée en argot et en latin. Il revendique deux parrainages : le dilettantisme de Jules Laforgue et l' insolence d' Arthur Rimbaud.

Avec Léon-Paul Fargue et Charles-Louis Philippe, il partage convictions anarchistes et errances dans Paris où Levet ne passe pas inaperçu avec son allure de Polichinelle coiffé d' un chèche. S' affirmant solidaire d' Oscar Wilde, alors poursuivi pour homosexualité, il affecte une pseudo pédophilie en gavant de bonbons les petits garçons. Un de ses proches, le décorateur Francis Jourdain, lui conseille de troquer la fausse pédérastie contre une vraie anthropophagie. On vogue en permanence entre Jarry, Alphonse Allais, Charles Cros et ce que sera le dadaïsme des années 20.

Il anglicise un moment son nom en Levey pour publier deux recueils à compte d' auteur : "Le Drame de l' allée", qui narre en cinq poèmes rimés le suicide d' un scarabée, et une versification "cultique", "Le Pavillon". Son co-équipier de bistrot, Valéry Larbaud, y décèle le "ton" de Rimbaud et de Mallarmé, et quelque désespoir sous la dérision.

Mais la fascination du Départ tenaille Levet depuis l' enfance. Le fils à papa réapparait pour faire jouer ses relations et obtenir "une mission d' étude sur l' art khmer" aux frais de la République. Il a 23 ans et, bien entendu, ignore tout du sujet. Parti en décembre, il est de retour en avril sans avoir rédigé la moindre ligne de Rapport. D' ailleurs, si l' on ôte un mois de bateau pour l' aller et autant pour le retour, on est presque tenté de fermer les yeux.
C' est un comédien au chômage qui est chargé du fameux Rapport , après quelques brèves incursions à la Bibliothèque Nationale et l' aide d' un Guide de voyage. Le Directeur de l' Ecole Coloniale, recevant le "document", s' indigne publiquement du "vide de ce prétentieux pathos". Levet est décoré des Palmes académiques.

Il n' est ni Loti ni Malraux. Mais il annonce Cendrars, et Morand. Déjà il s' est embarqué dans un projet de roman, "L' Express de Bénarès", sorte de "Maldoror" dont le manuscrit inachevé a été perdu. En fait, l' "exotisme" de Levet n' esiste que dans l' imaginaire. Son recueil le plus connu, "Cartes postales",. évoque des ports fantômatiques dotés de noms réels, La Plata, Port-Saïd, Las Palmas, l' ombre de personnages de chair, clients de la "Compagnie des Messageris maritimes", fonctionnaires coloniaux, cantatrice de transatlantique, les rêves sultanesques d' un mélancolique nullepart.

Un soir, chez Jourdain, il se met à cracher du sang. Au lieu de se soigner, il use à nouveau de piston pour être nommé vice-consul à Manille, puis aux Baléares, avant un congé- -maladie de longue durée. Trop tard. Sa mère l' emmène mourir de phtisie au soleil de Menton en décembre 1906, peu avant ses 33ans.

 

 

 

 

Petite bibliographie : - "Poèmes, précédés d' une conversation entre MM. Léon-Paul Fargue

                                    et Valéry Larbaud", éd. Les Amis du Livre, 1921

                                 - Patrice Delbourg : "Les Désemparés", éd. Le Castor Astral, 1996

                                 - "Cartes postales et autres textes", Poésie/Gallimard, 2001

                             

 

Publié dans littérature

Commenter cet article