Que sont les "Grands Parlementaires" devenus?

Publié le par memoire-et-societe

Sans être nostalgique du parlementarisme d' antan, on observe que le débat politique revêtait jadis plus d' éclat que les échanges actuels entre technocrates interchangeables, apparemment davantage animés par leurs plans de carrière que par l' élan de convictions inscrites dans la chair.

Aux grands orateurs et "debaters" redoutés ont succédé des lecteurs de compilations et de "synthèses" peu entrainantes. Les promesses d' affrontement des ténors sur des problèmes majeurs faisaient, il y a quelques décennies, le plein dans l' hémicycle et les tribunes, quand souvent aujourd'hui des sièges de députés demeurent désespérément vides, et que nul n' a besoin de rajouter des chaises dans les loges.

Par contraste, certains moments passés font références : par exemple la polémique de 1885 entre Jules Ferry et Georges Clémenceau sur la politique coloniale, ou la controverse de 1908 entre le même Clémenceau et Jean Jaurès sur la question sociale.

L' art oratoire serait-il démodé? La passion d' un Briand, le patriotisme (eh oui, cette valeur "ringarde"...) d' un Barrès, la cruelle ironie d' un Caillaux, l' ampleur d' un Herriot, le pacifisme d' un Paul Faure, le brillant d' un Pierre Cot, les colères d' un Debré, tout cela fait défaut. Il n' y avait pas que des Cicéron sur les bancs. Mais on y trouvait des enthousiasmes, des sensibilités, des talents et un souffle qui, mêlés, forgeaient une légendaire magie du Verbe.

Aucune raison ne laissant croire que nos contemporains soient moins doués que leurs ainés, on est conduit à penser que c' est le modèle même du régime qui assèche les discours. Les 3ème et 4ème Républiques étaient volontiers qualifiées de "République des avocats". Elles étaient en effet peuplées de professionnels de la parole, aux cordes vocales huilées. La 5ème, elle, fait plus volontiers appel à des administrateurs et des économistes dont la survie des Humanités classiques n' est pas le souci principal. L' Enarchie a supplanté Normale Sup', et l' obsession du PNB l' inlassable éloge des Lumières.

D' où ces débats de gestionnaires, autrefois abandonnés à la compétence discrète des hauts fonctionnaires, que débite chaque après-midi la télévision comme un filet d' eau tiède. Le Parlement a cessé d' être une école de la Citoyenneté pour offrir à l' électeur le spectacle de travées clairsemées, que hantent les auteurs d' amendements à des projets de loi mobilisant surtout les lobbyistes directement intéressés.

La chose est moins anecdotique qu' il n' y parait dans la mesure où le Pouvoir a non seulement changé de ton mais aussi de main. La méfiance populaire face à ce type culinaire de fonctionnement en est la preuve. La situation n' est pas pour autant inédite : en 1898 déjà, Brisson dénonçait " l' absentéisme parlementaire" (qui continue de nous porter tort à l' Assemblée européenne), en 1905 Clémenceau " l' inefficacité du travail parlementaire ", en 1921 Blum " le déclin du Parlement ". Mais ils savaient se faire assez entendre pour bouger les lignes.

Autre époque : des sujets comme l' impérieuse reconfiguration d' un Exécutif bicéphale ou la transformation d' un Sénat inutile en une nécessaire Chambre Economique, ne suscitent aucun débat général prioritaire. L' état du Pays le justifierait pourtant. Poincaré,Painlevé, Mendès-France, quant à eux, n' auraient pas hésité, dans ces moments difficiles, à introduire avec solennité des thèmes de ce genre au nom de la Représentation nationale et, par contre-coup, devant l' opinion et le sommet du pouvoir.

Ne parlons pas de la politique étrangère, qui mobilisait si fortement les Parlements antérieurs. Les engagements militaires en Afrique sont à peine effleurés sous couvert de consensus, les conséquences de notre retour à l' Otan du point de vue de la souveraineté ne suscitent aucune question de MM. Copé ou Le Roux , les engagements en matière européenne (quid du Traité Transatlantique de Libre Echange?) se règlent à huis clos. Les hebdomadaires " Questions au gouvernement ", quand elles ne sont pas dévaluées par les développements mêmes de l' actualité, répondent, c'est le cas de le dire, à une scénographie millimétrée qui leur ôte toute spontanéité et a fortiori tout effet de surprise. On ne peut alors s' interdire de songer à ceux qui, sans être des petits saints, ont laissé un nom au Palais-Bourbon, aux interpellations éloquentes, parfois improvisées, souvent dévastatrices, d' un Pelletan, d' un Tardieu ou , plus près de nous et avant qu' il ne se mette à tout gouverner, d' un Mitterrand.

Que sont les "Grands Parlementaires" devenus?

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