Sur la "seconde génération" ( surréaliste )

Publié le par memoire-et-societe

Le 15 décembre 1929, André Breton publie le "Second Manifeste du Surréalisme". Il y accentue notamment l' engagement politique du mouvement dans la mouvance marxiste-léniniste, en marquant d' ailleurs une préférence pour l' option trotskiste. Il règle au passage des comptes avec plusieurs de ses compagnons de la première heure, et non des moindres: Artaud, Desnos, Soupault, Ribemont-Dessaignes, Prévert, Leiris, Queneau, Tanguy, Masson, Vitrac, Miro, Baron et d' autres. Les victimes de cette "purge" ne se laissent pas faire. Une douzaine d' entre elles publient, dès janvier 1930, une réponse intitulée "Un cadavre", reprise du texte du Groupe lors du décès d' Anatole France. D' autres refluent vers des revues comme "Documents 34" de Georges Bataille, ou " Le Grand Jeu", créée par Lecomte, Daumal et R,Vailland. Crevel et Rigault se sont suicidés. Le surréalisme "organisé" a besoin, c' est le cas de le dire, de sang neuf.

Les fidèles Naville et Péret changent alors "La Révolution Surréaliste" en le "Surréalisme Au Service De La Révolution" (SASDLR dans le langage courant), en juillet 1930. Les nouveaux adhérents au Groupe sont dès lors, pour l' essentiel, de jeunes militants révolutionnaires: Char, Georges Sadoul, Mayoux, Thirion, Unik, Nadeau, Hugnet, Léro, Pastoureau, Marcel Jean, par exemple.

J' ai précisément rendu visite, en 1992, à Marcel Jean, "Villa des Arts", un hameau d' artistes derrière le cimetière Montmartre . Un long et souriant vieux monsieur m' a ouvert un atelier submergé de toiles de son ami Oscar Dominguez, au mur, sur le dessus d' une armoire, près du piano. Mais enfoui aussi sous ses propres dessins pour impressions textiles, ses eaux-fortes, des décalcomanies automatiques, des frottages partout. Couleurs déconcertantes sous le ciel parisien de la verrière. Nous nous mettons à parler de ses rencontres : Duchamp, Arp, Man Ray, Brauner, auxquels il a dédié des médaillons frappés par la Monnaie. Du "Groupe Octobre" des frères Prévert. De ses séjours à l' étranger, à New York, à Budapest surtout où il a passé la guerre, se liant avec le philosophe Arpad Mezei. Ensemble, ils ont écrit sur Lautréamont, puis publié une monumentale " Histoire de la peinture surréaliste", en 1959. Ses convictions sont ancrées à gauche, sa foi dans le surréalisme viscérale. Avant-guerre, les "gens" traitaient ses semblables de dangereux psychopathes. Marcel Jean est mort en 1993, au bout d' une vie éblouie par ses rapports inattendus avec le fameux "Hasard objectif".

Henri Pastoureau, je ne l' ai jamais vu. Nous avons correspondu. Etudiant de philo à la Sorbonne en même temps que Nadeau, marxiste régionaliste trempé de freudisme, jouant volontiers du gourdin contre les "Camelots du Roy", il a déboulé dans le surréalisme à 20 ans. Vite ami avec Péret, Tanguy, Eluard, Bataille, Lély, il est de toutes les bagarres, de préférence dans les églises comme à Saint-Séverin, lors de l' " Affaire Carrouges", du nom d' un philosophe qui s' était mis en tête de rapprocher le surréalisme du christianisme. Avec Robert Lebel, Maurice Henry, Marcel Jean, Hérold et d' autres, il claque alors la porte de Breton, jugé trop mou en la circonstance. Prisonnier de guerre dans la banlieue de Berlin, il a écrit en allemand des poèmes d' inspiration hölderlienne dont il m' a confié des doubles, envoyés à un éditeur qui ne me les a jamais rendus. Lors de la publication de son premier recueil en 1936, "Le corps trop grand pour un cercueil", son préfacier, Breton cela va de soi, a reconnu en lui " un des rares poètes originaux de sa génération ", soulignant là un mélange de lyrisme maitrisé, de don pour l' ellipse, et d' humour nourri de dérapages sémantiques. Pastoureau est disparu en 1996, laissant derrière lui des souvenirs parus chez Nadeau : " Ma vie surréaliste" (éd. Lettres Nouvelles", 1992).

Il a encore existé une troisième génération, après guerre, mixant vieux grognards (Péret, Mayoux, Brauner, Toyen, Lam ) et nouvelle vague (Duprey, Legrand, Bédoin, Schuster, José Pierre, Bounoure, Jean Benoit,Joyce Mansour) pour citer les plus actifs. Breton s' est éteint en 1966, mais, quoiqu' il en fût, l' Aventure surréaliste était depuis longtemps terminée.

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