"Le Chautard"

Publié le par memoire-et-societe

Il existe " le Chautard" comme existent "le Littré", "le Larousse", "le Robert, ou, en médecine, "le Vidal. Sauf que "le Chautard" est consacré à une langue non reconnue et dédaignée : l' argot. L' argot est pourtant consubstantiel à toute langue, ou plutôt à l' éphémère de toute langue. Il évolue avec elle. Si elle disparait, il disparait.

Car en réalité, c' est une contre-langue : celle des marginaux, des déclassés, des laissés pour compte. Des taulards et des putes. Davantage donc le code des asociaux que la distrayante trouvaille de l' imagination populaire qu' y voient de loin des bobos, à l' instar du parler-jeune cueilli à la sortie des lycées ou du verlan affadi des parents qui s' efforcent de montrer qu' ils sont toujours "dans le coup". L' argot est une violence transférée dans les mots. Traité par Audiard et dit par Bernard Blier ou André Pousse, il amuse. A Bois d' Arcy, langage usuel et exclusif, il effraie.

Emile Chautard -dont un parfait homonyme est allé réussir à Hollywood dans les années 30- relevait de l' aristocratie ouvrière qu' on trouvait dans le monde de l' Imprimerie, notamment au Syndicat des Correcteurs où s' était regroupée une élite révolutionnaire. Typographe et fier de l' être, Chautard a réservé son temps libre à la langue verte et à trois ouvrages : "Goualantes de La Villette et d' ailleurs" (1929), "Glossaire typographique" (1937) et surtout -né en 1863, il a alors 68 ans- " La Vie étrange de l' argot ", paru en décembre 1931 chez Denoël, lequel avait publié deux ans plus tôt " Hôtel du Nord", d' Eugène Dabit.

Fin 1931...Denoël...vous ne voyez pas? c' est le moment où Céline achève " Voyage au bout de la nuit" pour le même éditeur. De là à déduire que Chautard, Dabit, Céline, se sont rencontrés, réciproquement lus, sinon influencés... Céline n' a-t-il pas d' ailleurs dédié à Dabit, en 1937, "Bagatelles pour un massacre"? Avant ceux-la, hérauts de la "littérature prolétarienne", l' argot avait déjà ses références : Villon, Hugo, Schwob, Rictus, Bruant ( argotier de cabaret) l' avaient célébré en l' employant. Des lexicologues s' étaient penchés sur lui : Larchey, Delvau, Dauzat, pour ne citer qu' eux. Mais ce qui distingue Chautard des autres, c' est l' intérêt qu' il porte aussi aux utilisateurs, les argotiers. Fruit d' une fréquentation assidue des zincs et des bordels ou d' une infiltration parmi les aumôniers des prisons avec iconographie appropriée. Plan de Paris de la Voyoucratie du moment. Enquête à actualiser en continu, comme il en va généralement en matière de sociologie.

Que Céline, dont on ne dira jamais assez l' importance, ait librement puisé dans "le Chautard" est évident. Médecin de dispensaires des banlieues déshéritées, il trouvait dans le livre de l' ouvrier typographe, l' élargissement et la confirmation de ce qu' il rencontrait quotidiennement dans son métier et ses relations (les peintres Henri Mahé et Gen Paul, par exemple). L' écrivain ne pouvait que s' en satisfaire. Selon Henri Godard, son exégète, "Mort à crédit", paru en 1936, emprunte davantage encore que "Le Voyage" à la Somme du "Chautard". Et Céline de résumer en 1957 : " C' est la haine qui fait l' argot (...) L' argot est fait pour exprimer les sentiments vrais de la misère."

Cela lui a permis en tout cas de fixer au plus juste la vision existentielle qu' il veut conférer à son oeuvre. Au point de se prendre au jeu en prolongeant "le Chautard" par des créations de termes combinant la brutalité naturelle de l' argot et une "mesure" propre à ne pas laisser le lecteur se faire kidnapper par la société du spectacle. L' argot entrait dans la Littérature par la grande porte.

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