La nouvelle abstention

Publié le par memoire-et-societe

Le fait le plus saillant des récentes élections municipales en France n' est peut-être ni la poussée d' extrême droite ni le recul socialo-gouvernemental, conformes finalement à un mouvement pendulaire fréquent en période de crise, mais le taux-record atteint une fois de plus par l' abstention : 36,9% selon le chiffre officiel, plus de 50% dans nombre de zones urbaines pauvres. On dépasse là l' effet conjoncturel d' un mécontentement. Depuis trente ans, le phénomène s' accentue, élection après élection, dans les classes populaires et le "bas" de la classe moyenne. On le remarque, on s' en indigne bruyamment, puis la vie politique reprend comme si de rien n' était.

Or la question finit par présenter une importance digne de plus d' attention: c'est celle de la validité de tout un système de représentation. Des dirigeants qui s' imposent en réalité grâce au soutien d' une proportion réduite mais influente de citoyens aisés, ne peuvent voir que leur autorité contestée. Au- dessous d' un certain seuil, la démocratie n' est qu' une minoritocratie.

Chacun connait les griefs opposés à l' abstention : reniement d' un droit arraché après de longues luttes aux forces les plus conservatrices ; démission qui laisse le champ libre à l' aventure et crée un vide propice à la dictature ; trahison envers ceux qui, par le monde, luttent contre l' oppression pour obtenir une droit que d' aucuns se permettent de dédaigner.

Ces arguments ne sont pas négligeables ( encore que des "élections libres" ne suffisent pas à asseoir la liberté...). Cependant une analyse plus serrée de la tendance abstentionniste dans les pays développés en réduit la portée :

- la jeunesse ne vit plus le vote comme une conquête, mais comme une sorte de quitus que lui réclame un Système incapable de répondre aux attentes naturelles du citoyen : emploi,logement, avenir. Ce n' est pas en lui ressassant la chance qu' elle a de se rendre aux urnes pour conforter une classe politique dont le comportement est loin de susciter son admiration, qu' on risque de la convaincre.

- de plus en plus d' électeurs sont gagnés par le sentiment que le pouvoir se joue dans des couloirs plus que dans les isoloirs. Lobbys corrupteurs, corporatismes arrogants, réseaux ou clubs privilégiés, leur semblent les véritables inspirateurs de dispositions législatives qui visent à favoriser des intérêts particuliers au détriment de l' intérêt général. Pour beaucoup, les dés sont pipés. D' où un attentisme et un repliement qui soulignent non le détachement de la Cité, mais une méfiance croissante à l' égard des institutions et des individus qui la régentent.

- dès lors voter devient une affaire de "nanti", un renfort indirect à la domination de classe. Le comportement de maints élus confirme d' ailleurs ce point de vue. Face à cette situation, l' abstention est appréhendée comme un acte politique de protestation. Pourquoi un chômeur, fils de chômeur et père d' un probable chômeur ou "travailleur pauvre", irait-il porter son bulletin à quelqu'un qui passe de temps en temps lui serrer hâtivement la main sur un marché ?

Cherchez l' erreur : la précarité et l' exclusion en hausse, dans un pays où le niveau moyen d' éducation est élevé, ne diminuent pas l' abstention. Elles la nourrissent

P.S. Je remercie tous ceux qui m' adressent leurs commentaires en demandant des compléments d' information. Je répondrai, bien sûr, à chacun, m' excusant d' avance du délai de réponse que peuvent exiger parfois leurs questions. Continuez.

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Marie-Claire H 12/04/2014 15:30

Si voter est devenu « une affaire de nanti », il faut lutter contre. Le vote est l’un rare moyen d’expression théoriquement à la portée de tous. Est-ce qu’on apprend aux enfants à l’école, l’importance de cette consultation et l’opportunité de donner son avis et de participer à la vie publique, même par un vote blanc ?
Certains pays comme la Belgique ont rendu le vote obligatoire. Après l’abstention catastrophique du dernier scrutin, je m’étonne que le débat sur le sujet ne soit pas ouvert.