Fossés et République

Publié le par memoire-et-societe

Je n'ai jamais vu Pascal Boniface ailleurs que sur le petit écran où il parait assez régulièrement. Nous n' avons aucune relation commune. C' est dire que je n' ai avec lui aucune connivence. En revanche, je constate notre convergence de vues sur le différend israëlo-arabe, et salue le courage avec lequel cet homme mène un combat ingrat et périlleux.

Après "Est-il permis de critiquer Israël?", publié en 2003, qui avait valu à l' auteur une avalanche de menaces, insultes, calomnies, et à l' "Institut des relations internationales et statistiques" qu'il dirige des pressions inadmissibles pour l' en chasser, il revient en 200 pages sur la question avec "La France malade du conflit israëlo-palestinien" (éditions Salvator). La prudence lui conseillait le silence. Il répond : "Plus le sujet est sensible et tabou, plus il convient de le traiter". Et de mettre en cause les agents de lobbys comme le CRIF ou la LICRA, accusés de creuser délibérément un fossé communautaire entre juifs et non-juifs. La facilité, dans ce cas, est , bien sûr, de crier à l' antisémitisme. Le procédé est un peu usé, passons. L' enjeu sérieux, selon Boniface, est l' unité de la République.

Exagérer l' antisémitisme dans un pays où, depuis un siècle et demi moins quatre ans, des Juifs ont figuré et figurent aux premiers rangs des lieux de pouvoir : Etat, Grands Partis, Banques, Organismes de Communication et de Culture, Ordres corporatifs, Industries d' armement, Centres de recherche, Loges maçonniques, Groupes d' influence (type club "Le Siècle"), peut à force sembler un procédé apte à désarmer quiconque ne soutient pas inconditionnellement la cause d' Israël. Qui n' est pas pour pour elle sans réserve risque ainsi d' être classé "raciste" et éloigné de toute responsabilité. Selon cette perspective assez terroriste, l' antisionisme relève directement de l' antisémitisme. M. Cukierman, président du CRIF, l' a encore rappelé à son dîner du 4 mars dernier.

Une telle attitude est objectivement et implicitement une menace que les chefs de la majorité comme de l' opposition ont soutenu de leurs applaudissements. Le tour de passe-passe sémantique allant désormais de soi, "vive Nétanyaou parce qu' à bas Hitler!" On ne peut rêver mieux pour combler Dieudonné, Soral et les énergumènes qui récemment scandaient dans la rue "Mort aux Juifs!". La question reste en tout cas posée : Israël est-il l' unique Etat du monde sacré par essence? Ce superpatriotisme étranger trace, notamment chez des intellectuels qui ont longtemps fait de l' internationalisme leur devise, une curieuse ligne de fracture. D' autant qu'ils taisent du même coup des évidences comme le racisme prévalant dans les colonies illégales de Cisjordanie. On n' a donc aucune raison de croire B.H. Lévy ou Goldnadel plutôt que Charles Enderlin et Rony Brauman. Chacun ses Juifs.

Autre élément relevé par Boniface, la place accordée dans les media à une subite poussée d' antisémitisme que démentent les statistiques policières. Aucun chiffre ne note l' infamie des agressions, les antisémites comme les islamophobes, dont on parle moins. Cependant, l' inégalité de traitement dans l' information est flagrante, comme si la sécurité du Français juif différait de celle de tout autre citoyen et appelait une mobilisation spéciale. Focaliser en particulier sur une montée du racisme intégriste, et je n' oublie ni l' affaire Fofana ni l' affaire Mehra, n'est-ce pas quelque part un moyen d' entériner la thèse israëlienne tendant à réduire le problème palestinien à une affaire de jihad (guerre sainte) ? " L' idée, commente Boniface, est de donner à croire que le conflit du Proche Orient est religieux ".

Tout cela est malsain parce que conduisant au communautarisme politique, négation de la République. On ne peut à la fois dénoncer le courant communautariste musulman, souvent lié à l' extrême pauvreté, et exalter son équivalent juif et prospère sans faire naitre des ressentiments. L' inégalité sociale joue ici au moins autant que la rivalité prophétique. Les pleurs du dîner annuel du CRIF ne gomment pas la souffrance des banlieues. Finalement, on en arrive à se demander qui alimente en France avec le plus d' efficacité une guerre à laquelle celle-ci ne devrait être mêlée d' aucune manière : ceux qui de Paris contribuent à financer Tsahal, ou ceux qui partent de Seine-Saint-Denis pour aller combattre en Syrie?

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