Dés-édités

Publié le par memoire-et-societe

La mode, y compris dans le domaine littéraire, fait autorité. Ainsi, des auteurs qui ont connu des succès de librairie considérables, ont-ils disparu des rayonnages et sont-ils, de ce fait, ignorés des descendants ( lisent - ils toujours ?) de ceux qui forgeaient alors leur notoriété.

Il s' agit pourtant d' écrivains de qualité, imaginatifs et cultivés, taillés pour forger une oeuvre. J' en évoquerai quatre, plus ou moins chahutés par l' Histoire contemporaine et passés par pertes et profits chez les marchands de papier que sont aujourd'hui en priorité les groupes multimedia et les réseaux de distribution : ce sont Maxence Van der Meersch, Victor Margueritte, Henri Béraud, Jean Guéhenno, aux destinées bien diverses. Dés- édités mais parfois cités, guère lus mais vite jugés (1).

Van der Meersch (simple pseudo de Vandermeersch), fils d'un comptable roubaisien, a vécu sous le signe de la tuberculose. Sa soeur et sa femme, une ouvrière du textile, en sont mortes avant lui, décédé à 43 ans. Avocat de profession, il s' oriente vers l' écriture pour rapporter les souffrances des populations pauvres du Nord. Dès son premier roman, "La Maison dans la dune", il connait la réussite et enchaine les records de vente. Il frôle le Goncourt en 1935 avec "Invasion 14", récit sans complaisance sur l' occupation allemande de la région lilloise, et remporte la timbale l' année suivante pour " L' empreinte du dieu". Inspiré par l' humanisme chrétien, "Corps et Ames" (1933), le plus célèbre de ses ouvrages, est une fresque des pratiques médicales, traduite dans une multitude de langues. Van der Meersch, alors présent dans toutes les couches de la société, populiste et chrétien, a du sa renommée aux thèmes, audacieux pour l' époque, qu'il abordait : les grèves de femmes (" Quand les sirènes se taisent") , la prostitution en milieu ouvrier (" Femmes à l' encan"), ou l' homosexualité masculine ( Masque de chair").

L' homosexualité, féminine cette fois, est à l' origine du succès de scandale de Victor Margueritte avec "La Garçonne" (1922). Lorrain, fils d' un général tué à Sedan et petit-cousin de Mallarmé, il démissionne de l' Armée pour se consacrer, comme son frère Paul, à la vie littéraire. Dreyfusiste et pacifiste, il côtoie un moment le communisme. "La Garçonne" se vend à 750.000 exemplaires l' année de sa parution. L' auteur y fustige la dépravation de la haute société parisienne à travers l' histoire d' une fille de bonne famille devenue homosexuelle par révolte contre son milieu : pamphlet féministe qui revendique la libération des moeurs, en harmonie avec les aspirations des "Années folles". Taxé de pornographie, radié de l' Ordre de la Légion d' Honneur pour outrage aux moeurs, Margueritte se venge en attaquant le président Poincaré devant les Assises pour "bellicisme", et réclame la renégociation du traité de Versailles. La démarche perd tout crédit quand on découvre que sa revue, "Evolution", est financée par le ministre allemand des Affaires étrangères, Stresemann. Fidèle à ce paradoxal pacifisme, Margueritte signe pendant l' Occupation dans les journaux de la collaboration avant de disparaitre, fortement dévalué, en 1942.

Autre dreyfusard, collaborateur et lauréat du Goncourt , le Lyonnais Henri Béraud. D'origine modeste, il a d' abord tâté d' un peu tous les métiers, y compris ceux de représentant en vins et de critique gastronomique, avant de faire la guerre dans l' artillerie. Remarqué par Georges Pioch, et Dorgelès, ami de Vaillant-Couturier, de Kessel, d' Albert Londres, il entre au " Canard enchaîné" et au "Crapouillot" en 1916, y déployant ses talents de polémiste et de reporter. Il écrit en 15 jours "Le Martyre de l'obèse" qui, jumelé avec "Le Vitriol de lune", paru l' année précédente, lui vaut le Goncourt de 1922. Ses performances littéraires finissent-elles par lui monter à la tête? En 1928, il saute de l' extrême gauche à l' extrême droite, du "Canard" à "Gringoire" qu'il dirige jusqu' en 1943, assumant et la campagne de calomnies qui a conduit Roger Salengro au suicide et la chasse aux Juifs des années 40. Le fils de boulanger est devenu un mondain maudit, qui savoure une revanche sociale. Plus anglophobe que pro-nazi, il est condamné à mort en 1944 pour " intelligence avec l' ennemi". Mauriac plaide sa cause. De Gaulle le gracie. Auriol le libère, hémiplégique, en 1950. Il meurt, isolé à l' Ile de Ré, huit ans plus tard.

Les chroniqueurs prestigieux de la Première Guerre mondiale n' ont pas manqué : Barbusse, Dorgelès, Genevoix, Drieu La Rochelle, Céline, Jules Romains (lui, comme témoin indirect) ont, côté français, rempli leur tâche avec brio. Pourtant en 1968, 50 ans après l' armistice, alors que de bons bourgeois se pressaient à la frontière pour mettre leur argent à l'abri, paraissait, zappé par le tintamarre ambiant, un vrai chef d' oeuvre : "La Mort des autres", de Jean Guéhenno. Marcel, dit Jean, Guéhenno, était le fils d'un ouvrier sabotier de Fougères, modèle parfait de ces boursiers de la République profilés pour Normale Sup' et les tranchées. Il devient après-guerre une "plume" influente, avocat du pacifisme et responsable de revues comme "Europe" puis "Vendredi". Vichy le pourchasse, il est à l' origine du clandestin "Comité National des Ecrivains" et des "Lettres Françaises" où il signe " Cévennes ". "La Mort des autres" est un ultime hommage à ceux qui l' ont à jamais marqué : Jaurès, Romain Rolland, Alain, et un condisciple de Normale, fauché à Verdun, Marcel Etévé. "Si je repense à lui, confie Guehenno, je me demande comment on a osé le tuer". En cette année de Centenaire, les "grands éditeurs" sembleraient bien inspirés d' exhumer ce petit livre d' un auteur plutôt délaissé.

(1) A défaut d' être réédités, il est vrai que les écrivains en question font assez régulièrement l' objet d' articles, études, colloques ou mémoires qui les coupent efficacement d' une audience de masse.)

Publié dans littérature

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costa panizzi janine 02/04/2014 18:34

quels éfforts de recherche, cela à du vous demander, trés interressant , j'aime beaucoup je lis assez souvent