L'arme linguistique

Publié le par memoire-et-societe

La démographie, la langue et l' économie forment un trépied sur lequel s' appuie une majorité d' Etats-nations. C' est pourquoi la place de sa langue, écrite et parlée, demeure fondamentale pour l' avenir, entre autres, de la France. Des années passées aux côtés de Léopold-Sédar Senghor au Sénégal m' ont associé à un vaste projet de francophonie qui s' est ensuite réduit à quelques bureaucraties népotistes et onéreuses, sans impact véritable sur les mutations mondiales.
Les Français sont aujourd'hui les principaux responsables (sous prétexte d' échapper à un éternel soupçon de "néo- colonialisme") de la médiocre santé du... français. Ils semblent juger la "Francophonie" comme une sorte d' inévitable concession aux Québécois, Wallons et autres qui, voués à une lutte farouche pour la survie de leur langue natale ou d' emprunt, craignent,eux, son recul international. Paris croit apaiser leurs appréhensions en finançant les institutions multilatérales et brouillonnes mentionnées plus haut, ou en créant un portefeuille hybride coopération - francophonie confié à un ministre de seconde zone. Cette attitude paternaliste, voire condescendante, est une lourde et tenace erreur qui aboutit à abandonner aux seuls francophones non français la défense concrète de la langue commune.

Les références au "Commonwealth à la française", ou l' élargissement continu du système à des pays qui n' ont rien à voir avec le concept même d' intérêts solidaires francophones, sont les preuves d' une dérive vaniteuse de la problématique. Une langue est une arme.Il faut partir de là. Nous ne sommes plus, tant s' en faut, à l' époque de Rivarol et du discours sur l' " Universalité de la langue française". On constate combien il est devenu difficile de garder à la seconde langue diplomatique la situation et le statut qui lui sont théoriquement conférés. Non seulement l' anglais international est actuellement l' outil privilégié des Sciences, de la Technologie, de l' Economie, mais 15 à 20 autres langues sont désormais plus parlées que celle de Molière.

Ces faits étant largement connus, il n' en est que plus alarmant de noter le peu de réaction du pouvoir politique à la dégradation syntaxique et terminologique du "parler-français". N' évoquons même pas la déroute de l' orthographe, y compris chez les "clercs" : enseignes commerciales, messages publicitaires, échanges électroniques, concourent à la défigurer pour en faire la version phonétique de l' inculture. Il n' est ni réac ni spécialement élitiste de déplorer la dépersonnalisation engendrée par pareil état de choses, sans rapport avec l' évolution naturelle de toute langue. Il s' agit là de vandalisme identitaire.

On marche d' ailleurs sur la tête : l' attention prioritaire dont semblent jouir "les langues régionales", minoritaires dans leur propre espace, rend perplexe. Dans quel idiome familier un Corse et un Breton devraient-ils donc s' adresser l' un à l' autre? un baragouin anglicisant de cent mots? un sabir truffé de jurons ethniques? Le raccornement linguistique n' annonce qu' une folklorique agonie, ne patronne qu'un degré zéro du savoir, à mi parcours entre le microparticularisme et la mondialisation uniformisante. Il est un moment où le passéisme vernaculaire parait aussi suicidaire que l' utopie espérantiste.

Une langue commune n' est pas un choix jacobin parce qu' elle est le produit de siècles, d' évènements divers, jusqu' à créer une entité historique. Celle des peuples qu' elle a rassemblés. En ce sens, elle prend valeur de frontière à défendre. Toute "Patrie" est toujours "en danger". Mieux vaut risquer de faire "vieux jeu" en le rappelant que de le laisser ignorer à des générations futures soudain désarmées.

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