Et alors, l' Afrique?

Publié le par memoire-et-societe

Le 19 mars 2011, les aviations française et britannique intervenaient en Libye sous couvert des Nations-Unies pour empêcher un massacre de population à Benghazi (opération Ellemy). Belle occasion, en outrepassant la mission, d' en finir avec Kadhafi (fastueusement reçu fin 2007 à l' Elysée) pour Sarkozy, et son ami B.H.Lévy dit "Armons-nous et...allez-y!". En réalité, Benghazi, où en 2012 l' ambassadeur américain Stevens a été symboliquement assassiné le jour anniversaire du 11 septembre avec 3 de ses compatriotes, était un centre opérationnel de la CIA pour une large partie du Machrek. La chute du colonel ouvrait de fait un chemin aux jihadistes qui cherchaient à infiltrer le Sahel.

Le 11 janvier 2013, toujours avec le label du Conseil de Sécurité, environ 5000 soldats français arrivaient au Mali (opérations Serval, puis Hydre) pour interdire aux Islamistes la route de Bamako et l' idée de pousser sans doute vers l' Atlantique, en coupant l' Afrique de l' ouest en deux. Les envahisseurs autochtones, si l' on ose dire, étaient une addition de tribus locales insurgées (Touaregs) et d'éléments armés ayant reflué de Tripolitaine après la défaite du régime kadhafiste. La France installait en réponse un gouvernement à sa convenance tandis que les rebelles (terme qui rappelle étrangement d' autres époques) se retranchaient dans les massifs montagneux des confins algéro-libyens pour attendre le retrait de l' ex-colonisateur rhabillé en gendarme international.

Le 7 décembre 2013, le gouvernement de Paris, missionné une fois de plus par les instances de l' ONU, larguait 1600 hommes (aujourd'hui 2000) en Centre Afrique (opération Sangaris) afin de s' interposer entre communautés chrétienne et musulmane décidées à s' exterminer mutuellement. Ce qu' elles semblent d' ailleurs réussir à faire sans trop de difficultés.

La vigilance sans faille de la France a alors connu la consécration avec la réception grandiose de François Hollande à Washington. On imagine aisément le dialogue des présidents français et américain :

Obama : Bravo, mon cher François! Grâce à vous, je peux annoncer que le terrorisme est sous contrôle. Vous comprenez, après l' Irak et l' Afghanistan, il m' est difficile d' envoyer encore des boys aux quatre coins de la planète. Je suis donc ravi de trouver les poitrines de nos amis français pour ce boulot ingrat.

Hollande : Cher Barak, la France a un rôle historique en Afrique, comme vous le savez. Il est donc normal qu' elle figure au premier rang dans le maintien de l' ordre sur le continent. L' uranium du Niger le vaut bien.

Obama : O.K, François. Je reconnais vos droits tout à fait normalement historiques, et vous m' épargnez les emmerdes dans ce coin pourri. C' est que je n' ai pas que ça à faire : y a du business qui attend de l' autre côté, en Asie, vous comprenez, et on ne peut pas être partout. Alors je compte sur vous, my friend !

Hollande : Pas de lézard, ça va le faire, Barak. La France a l' habitude d' honorer ses engagements. Le salafisme ne passera pas, foi de Lévy!

Ce discours vraisemblable à quelques tournures près confirme l' ignorance où évoluent les dirigeants occidentaux. Nous avons déjà mentionné (voir "Mali attention!" le 24/01/13 et "Qui va croire qu' au Mali tout est réglé?" le 06/11/13) les conséquences déstabilisantes des gesticulations sarkozistes. Le Sahel est dans une phase de tempêtes dont on ne saurait prévoir ni les prolongements ni la durée. L' Afrique, à mesure que s' éloigne l' empreinte coloniale, se révèle un puzzle d' Etats sans lien convaincant avec les réalités ethniques et sociologiques. Ainsi la République Centrafricaine (ex Oubangui-Chari) est-elle un bricolage post-colonial de clans, tribus et réseaux communautaires parfaitement étrangers à la création d' un Etat-nation.

Arrêtons-nous sur le cas des Touaregs. Ansar Dine et le Mujao, leurs deux organisations en rébellion depuis des décennies contre le Mali pour la reconnaissance de leur statut particulier, font valoir à cet effet la combinaison du nomadisme inhérent à leur mode de vie et d' une hiérarchie sociale fondée sur le lignage. Droit de propriété et territorialité ne concernent pas leur population, intégrée de tout temps à un espace de campement et de tente. Dès lors, les revendications portent davantage sur la légitimation du lignage que sur la conquête de frontières ou le ralliement à une structure impliquant la sédentarisation et l' allégeance citoyenne. Mali, Niger, Libye, Algérie, Mauritanie en font l' expérience. La révolte des Touaregs s' incarne désormais dans une "Légion islamique" qui conduit les pasteurs au chômage vers une socialisation religieuse et militaire sans droits de douane, en contradiction totale avec le concept occidental d' Etat-nation. Un choix qui, ressenti comme une nouvelle lutte de décolonisation et méconnu hors du continent, interpelle une jeunesse arabo-africaine en attente d' avenir.

Savoir. Comprendre.Sortir du guêpier...Ne faudra-t-il pas qu'un jour les dernières forces spéciales, le dernier légionnaire, l' ultime hélicoptère d' assaut, quittent la région ?

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