Blanchard l' incompris

Publié le par memoire-et-societe

Cet homme fut cassé. Toujours en marge. Marginal dans le surréalisme même. Mais admiré dans sa haute solitude par Breton, Eluard, Char, Péret, Michaux, Bachelard, Bousquet, Lévis-Mano, Béalu, Seghers, Pieyre de Mandiargues et quelques autres rares lecteurs. Allergique aux moeurs littéraires, préférant lire ses textes à ses poissons rouges.

Cassé de naissance à Montdidier (Somme). Apprenti forgeron à 12 ans, contre l' avis de l' instituteur, à 15 métallurgiste à Creil, ma cité natale, et dans divers bagnes industriels de la banlieue parisienne des débuts du XXème siècle. Puis il part à pied à Toulon s' engager dans la marine avec, pour seul bien, ses 18 ans, quelque chose de Rimbaud et une exceptionnelle fringale de connaissance. C' est à fond de cale, " à la lueur des quinquets", qu' il apprend les mathématiques, le grec, le latin et la philosophie, acharné à " rattraper la file des gens instruits". Reçu premier au concours d' ingénieurs-mécaniciens, on prédit à l' autodidacte une brillante carrière de marin. Il choisit de revenir à Paris en 1913 comme laborantin.

L' année suivante, il est l' un des premiers pilotes de l' escadrille de Dunkerque dont il sort couvert de médailles, miraculeusement rescapé, et entre dans l' industrie aéronautique. Son prototype, le Blanchard H.B.3, bat en 1924 deux records du monde d' altitude. Il crée alors les "Constructions Aéronavales Blanchard", dont le siège se fixe à Saint-Cloud.

Passant un jour devant la librairie José Corti, il remarque un titre de Paul Eluard et découvre du même coup le surréalisme, mouvement auquel sa nature indépendante lui interdit d' appartenir, mais mode d' expression qui correspond à la violence de sa révolte intime. Révolte enfouie mais totale, anarchisante, qui vise tout, le système politique (urinez dans les urnes!), la domination bourgeoise (mort à l' Etat!), les partis révolutionnaires, qualifiés de "gangs" voués "aux lendemains qui puent".

Il publie à compte d' auteur "Les Lys qui pourrissent", sous le pseudo d' Erksine Ghost, puis, sous son nom, "Malebolge", "écrit, note Joë Bousquet, à coups de fouet". Désormais, il attache plus d' importance à sa poésie, qui soigne son mal-vivre, qu' au reste, se moquant par ailleurs d' être lu ou pas. Blanchard est sans illusion : "Débuter à 60 ans, souligne-t-il, c' est atrocement ridicule". Mais évoquant " Les Pelouses fendues d' Aphrodite", Noël Arnaud déclare : " Dix hommes peut-être savent qu' un des plus grands poètes de notre temps porte son nom".

Remobilisé en 39, il reçoit une seconde Croix de Guerre, puis rejoint dès 1940 le Réseau de renseignements "Brutus" et le groupe de résistants de "La Main à plumes ". Il tient un journal de l' époque, transcrit plus tard par sa fille sous le titre de " Danser sur la corde". La tempête passée, le combattant revient au surréalisme personnalisé (oui au stupéfiant-image d' Aragon, non à l' écriture automatique façon Desnos), continuant de publier des plaquettes à diffusion confidentielle.

En 1955, parvenu à la retraite, il se réconcilie avec Montdidier. L' a-t-il jamais oublié, ce lieu détesté de sa souffrance d' enfant? Malebolge comporte un passage en langue picarde. C' est en Picardie qu' il mourra de ses blessures : en mars 1960, il glisse dans la descente familière qui mène du Prieuré au faubourg Saint-Martin de ses premiers pas, et s'y fracture le crâne. Aujourd'hui, la plaque de la rue qui porte son nom spécifie simplement : " ingénieur de l' aéronautique".

Petite bibliographie : "Les Barricades mystérieuses" (Poésie Gallimard)

"Débuter après la mort" (Plasma, 1977)

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