Avec Schaeffer

Publié le par memoire-et-societe

Sanctionné en 1968 après la grève des journalistes de l' ORTF, j' ai été courageusement recueilli par le responsable du "Service de la Recherche", Pierre Schaeffer, qui a osé me caser à la tête d' un département "Information" créé pour la circonstance.
J' ai passé deux ans (1969-71) auprès de cet homme alors considéré comme visionnaire du son et de l' image, chef de file de l' avant-garde audio-visuelle. Polytechnicien, ami de Jacques Copeau, disciple de Gurdjieff, et grand théoricien de la "musique concrète", c' était un personnage hors norme. Il a, diva outragée, consacré une partie de sa vie à se bagarrer contre l' administration de la radio-télévision publique qui estimait qu' il coûtait fort cher à l' entreprise au regard d' une production maigrelette. C' est d' ailleurs pourquoi Schaeffer réservait une autre partie non négligeable de son temps à répéter que "plus on monte, plus c' est pourri" et à parcourir le monde, en quête d' une reconnaissance internationale qui devait lui permettre ensuite de négocier des projets de budget vertigineux, vite ramenés à la portion congrue au mépris de la santé de notre chef comptable.

C' est dire que ce Service, dont la réputation d' anticonformisme et d' insouciance trésorière était reconnue de tous, attirait la foule des créateurs sans domicile fixe, et constituait en lui-même un "show" dont le maître des lieux s' ingéniait à faire le chiffon rouge des inspecteurs et contrôleurs d' Etat. Cinéastes expérimentaux, ethno-acousticiens, néo-concertistes, psycho-phénoménologues, électrographistes, post soixante- huitards du type Lapassade (Paris VIII) que les Situationnistes venaient là traiter de "gros con", se bousculaient pour entendre la Parole que Schaeffer délivrait d' un ton blasé à un parterre,au sens le plus littéral du terme, d' étudiantes extasiées.

Le "bureau" du patron introduisait d' emblée dans l' atmosphère de dérision raffinée et de flegmatique improvisation qui prédominait. Il s' agissait, à l' étage, d' une très vaste pièce richement moquettée et entièrement vide. Pas de meuble, de dossier, pas même la moindre feuille de papier. Une chaise ordinaire unique, sur laquelle Schaeffer daignait s' asseoir, sa serviette de cuir sur les genoux, pour écrire. Quand il tenait réunion, sans ordre du jour ni horaire précis, les participants prenaient donc place par terre, en arc de cercle.
Pour le reste, la " Recherche" investissait un bel hôtel particulier (le Centre Pierre-Bourdan), ceint de gazon à l' anglaise et situé à deux pas de la "Maison ronde" (Radio France). Schaeffer y avait fait aménager un ensemble spécialement incommode, peuplé de bouts de couloir, de niches, de faux balcons, de demi cagibis, d' embrasures-surprises et autres recoins tarabiscotés d' où émergeait à tout instant quelque chercheur affairé. L' image de ruche ne pouvait manquer de saisir l' esprit du visiteur, le décor de lui rappeler un tableau de la Commedia dell' Arte.

De cet antre surréalisant sont cependant nés des "objets de communication" (i.e. des émissions) qui ont marqué les années 60-70, tels "Les Shadoks", les séries "Un certain regard" et "Vocation", les oeuvres de compositeurs comme Pierre Henry, François Bayle, Bernard Parmigiani.

En 1974, Chirac a fait éclater l' ORTF, que personnellement j' ai quitté depuis trois ans, en un chapelet de structures et de chaînes. Je me trouve à des milliers de kilomètres au moment où mon ancien service est fondu dans un Institut de l' Audio-Visuel (INA) plus tourné vers l' archivage que vers l' expérimentation. Alors Schaeffer, atteint par l' âge de la retraite, est retourné à ses travaux personnels de musicologue et de théoricien. De lui, je garde aujourd'hui le souvenir ému d' un pionnier incompris et parfois maladroit, qui a néanmoins ouvert en France les pistes dont ont su s' inspirer des formes de communication contemporaine.

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