Mort de chagrin

Publié le par memoire-et-societe

La célébration du centenaire de la guerre de 14 me remet en mémoire une histoire pathétique. J' étais, en 1940, "replié", comme on disait alors, dans une ville du Midi et élève de 6ème au lycée où s' employaient deux jumeaux, les frères Roux. L' un, dit Roux-bagnole, était le chauffeur de l' établissement, l' autre, le concierge, naturellement dénommé Roux-bignole.
Roux-bignole était un invalide de la guerre précédente, au souffle court et à la patte raccourcie. A Verdun, un morceau d' acier lui avait labouré la poitrine et une pierre bousillé le péroné. On l' avait évacué sans connaissance, des premières lignes au poste de secours le plus proche. Les brancardiers l' avaient tellement secoué, de boyau en tranchée, que la douleur l' avait réveillé et que le chirurgien avait pu lui confier : "Vous avez un éclat d' obus dans le poumon. On va vous proposer l' opération. Refusez, sinon vous y resterez." Conseil avisé: la ferraille s' était peu à peu enkystée dans les chairs et le mutilé avait survécu.

Les prof' titulaires étant mobilisés, on avait, pour les cours, appelé à l' aide des enseignants retraités minés, eux, par les infirmités de l' âge, donc souvent défaillants. Ainsi, un jour de fin mai 40, le prof' de math' s' étant porté pâle, on avait dû confier la classe à la garde de Roux-bignole qui avait imprudemment annoncé : " Vous pouvez faire ce que vous voulez, mais pas de chahut." Bien entendu, quelques minutes plus tard, c' était l' enfer. Plusieurs grimpaient le long des colonnes qui supportaient le plafond, d' autres se mesuraient à coups de boulettes de papier mâché ou jouaient à tue-tête à la bataille navale.

A un moment, le plus costaud d' entre nous, carrure de futur rugbyman, avait bondi sur l' estrade pour chanter : "Je ne suis pas celle qu'on pense / Je ne suis pas celle qu' on dit / Je sais me conduire dans l' existence...". Alors, un cri. C' était Roux-bignole, levé à demi : " Comment?... Les Allemands... sont aux portes... de Reims...et vous... et vous...z' avez le coeur... le coeur à faire... les clowns! " Puis il s' était affalé en pleurs sur le bureau. Un silence s' était établi qu' avait rompu la cloche annonçant la fin de la permanence. Nous avions laissé Roux-bignole, toujours sanglotant, dans la classe déserte.

Le lendemain, la loge du lycée était restée fermée. Juin arrivait, amenant dans la ville des flots de réfugiés dont des officiers encore en uniforme, ayant abandonné leurs soldats pour fuir dans leurs voitures personnelles avec femme et enfants. Le lycée avait fermé a son tour. Nous trainions, avec les copains, dans le désordre des rues et la panique générale. Un matin, j' étais tombé nez à nez avec Roux-bagnole. J' avais, par politesse, demandé des nouvelles de son frère.Il s' était raidi et avait seulement répondu : " Tu ne sais pas? Il n' a pas supporté la défaite. Il est mort de chagrin."

P.S. J' imagine volontiers un film tiré de ce récit avec le comédien Jean-Pierre Darroussin dans le rôle de Roux-bignole...

Publié dans histoire

Commenter cet article

janine costa 18/01/2014 09:18

j'aime cette histoire est elle biographique à bientot