Huidobro,le poète infini (1)

Publié le par memoire-et-societe

Le Chili, aujourd'hui pays de 17,5 millions d' habitants, a connu trois poètes "nobélisables" au 20ème siècle. Deux ont été consacrés : Gabriela Mistral en 1945, Pablo Neruda en 1971. Le dernier, Vicente Huidobro, a été sélectionné ( nominé ) sans être couronné. Sa notoriété internationale en a souffert. Très lu chez lui, " le plus français des Chiliens " n' est apprécié en Europe que dans des cercles restreints.
Disparu en janvier 1948, à 54 ans, il était issu d' une famille riche de Santiago. A l' Université déjà, il manifestait la volonté de rajeunir la poésie chilienne " de cinq siècles " en lui injectant dans les veines une modernité thématique et stylistique qui allait la propulser soudain dans l' anticonformisme le plus total. Sur la tombe de l' écrivain, au sommet d' une colline surplombant le Pacifique, cette seule inscription : " Ouvrez la tombe / Au fond on voit la mer ".

On répétait de Huidobro qu' "il transportait le scandale avec lui ". Ses éclats, son insolence, sa mégalomanie lui ont valu, il est vrai, un certain nombre d' antipathies, celles de Borgès et de Neruda en tête. C' est que, prolixe et polyglotte, il se targuait de " ré-inventer le monde ", en un infini de lui- même. Sa première escale, Buenos Aires, était trop étroite, la seconde, Madrid, trop provinciale. Il lui fallait Paris, alors capitale incontestable de l' Art. Il y est arrivé en pleine guerre, en 1916, introduit dans l' avant-garde par le peintre cubiste Juan Gris. Bientôt, Apollinaire et Cocteau, Tzara, le dadaïste, Aragon et Reverdy, dont il finançait la revue "Nord-Sud ", ont compté parmi ses relations.
Installé à Montmartre, non loin de Breton dont il n' a jamais réellement admis la prééminence, Huidobro menait grand tapage, multipliant fêtes et polémiques, fondant une revue, " Creacion ", qui rassemblait autour de lui la colonie parisienne des artistes latino-américains. Dans la foulée, il publiait un libelle violemment anglophobe, " Finis Britannia ", où il appelait à l' insurrection les populations colonisées de Sa Majesté. Pour promouvoir l' ouvrage, il organisait conjointement un faux attentat contre lui, aussitôt attribué à " des fascistes anglais ". L' affaire tournant à sa confusion, il décidait, après dix ans de turbulences, de rentrer au pays, non sans avoir tenu en Sorbonne une conférence pour dire tout le mal qu'il pensait de Breton et de l' écriture automatique, que décidément il ne pouvait gober " parce que, assuraient de méchantes langues, il ne les avait pas inventés ".

A peine au bercail, Huidobro s' est mis à songer à la Présidence de la République, ne ramassant au final qu' une solide raclée des partisans d' adversaires dont il ne cessait à juste titre de dénoncer la corruption. Il se ralliait au "stalinisme" (alors qu' il aurait fait, à coup sûr, dans l' URSS des années 30, un gibier de choix pour les fournisseurs des caves de la Loubianka ). Il compliquait d' ailleurs sa situation à Santiago en tentant d' enlever sa belle-soeur mineure, qu' il a épousée par la suite à Paris selon le rite musulman.

A nouveau parisien, il est associé cette fois à son ami Tzara dans la publication de "Cahiers d' art ", mais s' est brouillé avec Picasso pour avoir reproduit en couverture du recueil " Tout à coup ", une gravure apocryphe de l' Espagnol. En 1931 paraissait l' oeuvre majeure de Huidobro, " Altazor ou le voyage en parachute ", sorte de manifeste du " créationnisme ", son mouvement, et référence pour toute la poésie latino.

A peine le Chili a-t-il enfin passé l' éponge sur les frasques de l' enfant prodige que celui-ci est parti à la guerre en Espagne dans les rangs de l' Armée républicaine, foyer d' accueil des écrivains progressistes. Un peu plus tard, il s' est engagé dans l' Armée française, jusqu à Berlin d'où il a ramené un trophée : l' appareil photographique d' Hitler. Mais ses blessures de guerre ont provoqué des séquelles : il n' a survécu qu' un peu plus de deux années, au terme d' une aventure rimbaldienne.

(1) texte inspiré de la biographie du poète par Fernando Gaspar.

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